La poésie et la présence artisitique des matériaux.
Exposition Joe Brainard à PS1
Kristin Prevallet

 

Anne Waldman : quelle est votre couleur préférée ?
Joe Brainard : le rouge
AW : pourquoi
JB : Je ne râterai l'occasion de dire 'rouge' sous aucun prétexte. Je répondrais ' le rouge' même si ce n'était pas ma couleur préférée.

 

     Joe Brainard aime le mot 'rouge' et il se trouve que c'est sa couleur préférée. En parcourant la rétrospective de l'œuvre de Brainard qui se trouve actuellement au centre d'art contemporain PS1, la couleur rouge se mêle subtilement à l'incroyable variété des matériaux, des formes et des tailles représentées dans son travail. Des pansées rouges sont parsemées sur un jardin de fleurs jaunes, roses, bleues et oranges, découpées et serrées. La base du triangle d'un cendrier Cinzano, fait de seize petits carrés peints, chacun d'un rouge différent. Les bandes décolorées du drapeau américain sont déployées sur un tombeau couvert de rosaires. Un papillon rouge est suspendu au centre d'un collage entouré d'un tapis de rouge, de coccinelles rouges et de deux jeunes filles dont l'une sent des roses et l'autre porte un gros cœur rouge.
     " Rouge " est à la fois un mot et une couleur—et bien que Brainard soit un artiste peintre, il ne trouve pas intéressant de distinguer entre les deux. Dans son œuvre, mots et matériaux sont d'égale valeur. On pourrait dire la même chose à propos des perles, des bouteilles, des grilles, statues, des fleurs séchées, des puzzles, de la paille ou encore des filets ou même des bouteilles de Prell, des boîtes de Tide, des logos de 7-up ou autres tatouages roses. Ces matériaux-et ces mots-ont fait leur apparition dans la vie de Brainard à des moments bien particuliers, et c'est précisément ceux-ci qu'il utilisa pour créer. L'œuvre et la vie de Brainard sont uniques parce que la création d'une œuvre ne prend jamais le pas sur la composition d'un poème. Les matériaux, les mots tels qu'ils surgissent, parlent d'eux-mêmes. Selon lui : " Je n'ai jamais d'idée. Le matériau se chargent de me les fournir ".
     Brainard brouille la limite entre art et écriture en abordant les deux de la même manière. Pour répondre à une question sur ses collages, il dit son impossibilité à construire l'intrigue d'un roman. Dans une discussion sur sa capacité ou non à pouvoir développer un personnage de roman sur plus d'une centaine de pages, il évoque la les façons que les lignes ont de s'allonger ou de s'arrondir. " Je n'imaginerais jamais une ligne qui prendrait tel chemin puis s'incurverait. Cela ne me viendrait pas à l'esprit, cela viendrait comme la suite logique de ce que j'aurais fait auparavant ". Ces propos s'appliquent aux romans autant qu'à l'art. C'est pour cela que la rétrospective Brainard à PS1 est une invitation merveilleuse : tout en étant des objets d'arts, ils sont indissociables de la poésie ; c'est une exposition qui demande à la fois à être vue et lue.
     John Yau dit combien les collaborations de Robert Creeley avec des artistes peintres soulèvent tout une série de questions sur l'origine et l'inspiration de la poésie et de la prose : d'où cela provient, où cela va. " En tentant de répondre à ces questions, Creeley a subtilement mais puissamment relié la poésie à un espace plus large que le langage et les choses, l'écriture et l'art occupent dans nos vies. Ce ne sont pas des entités séparées, l'une qu'on accrocherait sur le mur et l'autre qu'on rangerait sur une étagère, ces choses sont fondamentales pour comprendre que la réalité est à la fois le flux présent et le temps qui passe ". On pourrait dire la même chose de Brainard si on reformulait la question principale ainsi : " où l'art prend-il sa source et son inspiration ? " Et cette question, qui semble abstraite, trouve une réponse simple dans la fabuleuse étendue de travaux exposés sur les murs de la galerie.
     Il devient évident qu'il n'y a pas d'idées absolues-seulement une variété de façons de faire naître les idées.
     L'inspiration naît au moment où on s'assoit pour créer à partir des matériaux qui nous entourent. L'inspiration provient de la présence vivante des mots et des objets du monde. Dans le cas de Brainard, les deux sont inséparables, et vont de pair comme des bateaux dans l'eau. L'inspiration ne consiste pas à attendre des moments de fulgurance, mais à porter une telle attention aux détails que vous pouvez fermer vos yeux et toujours être en mesure de voir :

          " je ferme mes yeux. Je vois du cuivre. (Une théière sans couvercle). Des bleuets séchés dans un pot en argile. Je hume : je sens la présence de l'argile de la semaine dernière dans l'air. (extrait de 10 Natures Mortes imaginaires).

     Brainard était à la fois un poète et un artiste dont le travail était en perpétuel dialogue avec les mots et les objets du monde extérieur et les gens autour de lui. Etre poète signifie qu'on entre dans un entrelacs de textes et d'auteurs qui se répondent les uns les autres. Les collaborations de Brainard avec d'autres poètes reflètent cette multiplicité d'esprit. Les métaphores décalées et les métonymies intentionnelles entre images et mots évoquent la spontanéité, le jeu, et l'amusement. Les collages, les couvertures de livres, les portraits ou les bandes dessinées étaient quelques unes des formes dans lesquelles se concrétisaient les collaborations de Brainard avec d'autres artistes. Par exemple, le magasine littéraire de Boston Pressed Wafer a récemment publié un numéro spécial sur Brainard dans lequel se trouvent d'excellentes reproductions d'une série de collages exécutés avec Ron Padgett appelés S, ainsi que des portaits de Berrigan ou de Lewis Warsh, ou encore la bande dessinée Recent Visitors réalisée avec Bill Berkson, on y trouve également une série de collages " Joe Album " rassemblées par Kenward Elmslie.
     Au lieu de me borner à résumer le travail de Brainard, j'ai pensé qu'il serait bon de faire appel à Ted Berrigan, l'un des amis et proches collaborateurs de Brainard, pour faire de l'acte de regarder ces toiles une autre forme de collaboration. Parcourir avec Berrigan son poème " Choses à faire à Providence " est un des moyens de parcourir la galerie en lisant Brainard. C'est un poème magistral, un hommage à la déprime, et aux changements émotionnels qui se produisent lorsqu'on fait vraiment attention à la vie. Il y a tout d'abord les infinitifs brefs : " s'affaler, dormir, prendre du Valium rêver oublier " Il y a les moments fructueux, quand rien ne se passe : " s'asseoir, regarder la télé, dessiner des blancs " ; il y a les moments où des histoires surgissent de nulle part, tels ces sept jeunes cavaliers qui meurent bêtement et se demandent ensuite ce qu'il va advenir. Il y a les conversations sans queue ni tête : " J'entends les sons de clefs aujourd'hui se perdre doucement/ et je vois presque s'ouvrir les romans épiques du sommeil ".
     Ce poème fournit une structure pour la lecture des travaux de Brainard. Il y a l'essence des après-midi om l'on somnole comme dans le tableau intitulé " Whippoorwill " (un chien blanc assoupi sur un divan vert). Il y a les moments de la vie si épiques qu'ils ne peuvent être décrits qu'en utilisant les métaphores les plus simples et universellement reconnues comme dans le célèbre " Tattoo " (le torse d'un homme couvert de tatouages—les noms de ses amants, des trèfles à quatre feuilles, des chaînes, un serpent, une rose, des cœurs—un homme nu, le coin déchiré d'un billet d'un dollar, un cracker, une plume en lambeaux, du sparadrap, une enveloppe déchirée et une moitié de papillon. Dans " Prell " de Brainard (des bouteilles de shampoing de voyage représentent les piliers qui soutiennent et ornent un temple élégant couvert de vigne où est abritée une piéta), l'ironie, le respect, et un mélange harmonieux de couleurs donnent le sentiment qu'un rituel peut s'accomplir avec les objets en plastiques les plus commerciaux. " Vivre est un plaisir " écrit Berrigan-quoiqu'au moment où il écrivait cela il pensait à sa mère et à sa fin inévitable. Ce poème est partie intégrante du cycle de la vie. Il s'écrit et se récrit, et comme les objets d'art qui transforment les matériaux et passent outre les fonctions premières de ceux-ci-mais pas outre le spectateur-il est pris dans le changement constant du flux temporel.
     L'art et la poésie : pour Brainard, l'un ne vaut pas moins que l'autre. Aucune priorité de l'un sur l'autre pour le marché ou la carrière qui situe l'artiste dans une esthétique particulière, ou un poète dans un mouvement littéraire précis. L'un n'illustre pas quand l'autre explique, l'un n'est pas limité par les frontières de papiers et l'autre libre de dépasser son cadre. Ils évoluent chacun à chaque instant dans le territoire de l'autre, comme des chevaux sur une étendue sans barrières. Et cette liberté de parcourir la zone vivante entre les mots et matériaux est un des plus grands plaisirs procurés par la lecture, la vision, de cette rétrospective des oeuvres de Brainard.

Sources :
Joe Brainard : A Retrospective, Constance M. Lewallen (ed.). New York : Granary Books, 2001.
In Company : Robert Creeley's Collaborations, Amy Cappellazzo and Elizabeth Licata (eds.). Buffalo, NY : Castellani Art Museum, 1999, 45-82.
Pressed Wafer, 2 (March 2001). 9, Columbus Square, Boston, MA 02116.
Joe Brainard : A Retrospective
30 septembre-25 novembre
P.S.1 Contemporary Art Center
22-25 Jackson A ve at 46th Ave
Long Island City, New York
718-784-2084

Kristin Prevallet est poète et écrivain, elle habite à Brooklyn. Son dernier recueil publié par Second Story Books s'intitule RED.