Entretien avec Nicole Brossard : de la traduction et d'autres sujets pertinents par Marcella Durand


Il y a quelques années, par un heureux concours de circonstances, j'ai eu l'occasion de lire les traductions en anglais de Nicole Brossard lors d'une de ses lectures au Poetry project. Elle a lu ses textes en français, j'ai lu leur traduction en anglais, mais le plus étonnant c'est qu'elle a ensuite sorti des traductions qu'elle avait faites de ses propres textes en anglais et s'est mise à les lire. Révolutionnaire ! Comme la majeure partie de son œuvre d'ailleurs. Par ce geste, elle avait réussi à subvertir l'attitude polie, traditionnelle, active/passive qui est celle du poète " étranger " non anglophone lisant devant une audience anglophone. L'auto-traduction ne faisait certainement pas partie, à l'origine, des projets d'écriture de Nicole Brossard. Mais cette expérience est typique du courage dont elle fait preuve depuis longtemps, brisant les moules traditionnels de l'essence et de l'identité afin d'aller plus loin, lisant les traductions de son propre travail afin de se projeter elle-même dans une langue " autre ", curieuse de voir ce que l'autre côté renferme sur le plan du langage. Ses traductions étaient d'ailleurs fantastiques.

Bien que les visites de Nicole Brossard à New York soient trop rares à notre goût, l'été dernier nous avons eu la chance de l'avoir en résidence ici pour six mois, grâce à une bourse d'Etat. Pendant son séjour, j'ai pu la voir lire la totalité de She would Be the Sentence of My Next Novel / Elle serait la première phrase de mon prochain roman). Tout à la fin de son séjour (en fait, la veille de son retour pour Montréal, sa ville natale), nous avons pris un verre et discuté au Soho Bar, 189 Mercer Street. J'ai retranscrit notre conversation, qui a tourné autour de la traduction, de l'auto-traduction, de Montréal, du langage, des " jurons " et d'autres sujets liés au langage. A la fin de la conversation, Nicole m'a incitée à aller faire un tour dans les toilettes du bar qui, selon elle, valaient vraiment le coup d'œil. Chaque toilette avait une porte transparente ; quand je suis entrée et que j'ai fermé la porte, celle-ci est soudain devenue opaque, me rendant invisible de l'extérieur. Quand je suis sortie, la porte a retrouvé sa belle transparence. D'une certaine façon, ces toilettes symbolisent l'idée que je me fais d'un entretien avec un(e) poète : un mouvement du clair vers l'obscur et inversement. Alors que j'interviewais Nicole Brossard, j'ai découvert qu'on ne peut pas mener une conversation comme on écrit une dissertation. Il faut attendre que la porte devienne transparente.

Marcella Durand : l'article sur lequel je travaille va parler de l'auto-traduction et de la façon dont elle s'intègre dans l'écriture… voici l'idée en gros. Je n'ai pas commencé à écrire l'article, mais dites-moi ce que vous en pensez. Comment faites-vous pour vous traduire et qu'est-ce que cela vous apporte ? Cela me fait aussi penser à vos propos sur Montréal. Je me souviens vous avoir entendue dire qu'écrire sur Montréal était un moyen de faire de cette ville un motif littéraire, de traduire l'espace physique en espace littéraire.

Nicole Brossard : J'ai essayé de donner à Montréal un statut littéraire tout en y habitant, tout en prenant plaisir à y être ; de lier cette ville à la littérature, pas seulement à ma propre écriture, mais aussi à d'autres auteurs québécois. Comme je l'ai dit dans Elle serait la première phrase de mon prochain roman, j'ai toujours été fascinée par le fait que Buenos Aires soit devenue une ville fantastique grâce à Borges, Dublin grâce à James Joyce, ainsi que tant d'autres villes qui nous sont données à voir à travers les yeux des écrivains - parfois un seul, mais c'est suffisant pour rendre une ville attirante. Voilà l'idée. J'aimerais que les personnages de mes oeuvres parlent davantage de Montréal. Et j'ai toujours moi-même aimé explorer Montréal parce que c'est un lieu de fantasme, d'histoire, de renouveau. J'ai écrit un roman dans lequel j'explore Montréal. Ce roman s'appelle French kiss : étreinte-exploration et a été traduit en anglais en 1986. Dans ce livre, j'utilise le " french kiss " comme une métaphore, une référence à un langage sexuel amoureux et une allusion à ce langage qui est tout entier dans notre bouche. Tout au long du livre, le personnage principal, une femme, traverse Montréal en voiture d'est en ouest, en suivant Sherbrooke Street qui est la plus longue rue de l'île de Montréal. Le " french kiss " a lieu au coin de Saint Denis Street et de Sherbrooke Street, un lieu qui est un peu le centre nerveux de la vie culturelle à Montréal. Dans ce livre, à travers l'écriture, Montréal scintille en permanence. C'est un des romans dans lesquels j'utilise le plus de québécois. Je crois qu'il y a un jeu de mot tous les deux ou trois mots. Quand le livre a été traduit, j'ai pensé au travail difficile que cela représenterait pour se repérer dans ce labyrinthe de jeux de mots insensés. D'une certaine façon, le texte avance, progresse, grâce aux jeux de mots. J'ai écrit certaines choses uniquement à cause des jeux de mots, en réinventant leur signification, passant constamment d'un niveau de sens à un autre.

MD: Comment cela a-t-il fait avancer / progresser le texte ?

NB: On écrit un mot, une phrase et on la laisse voyager à travers les connotations visuelles, homophoniques, les ressemblances sémantiques. La plupart des mots ont trois, quatre ou cinq sens. J'essayais de déployer chacun d'entre eux dans une seule phrase. Ou parfois j'essayais de " déplier " une expression, par exemple " it rains cats and dogs " (NDLR : " il pleut des chats et des chiens ", ce qui signifie : il pleut à verse). A partir de cette expression je pouvais aller vers les chats, les chiens ou la pluie tout en essayant de maintenir une cohérence dans le roman et en même temps de modifier son cours. En fait, j'essayais d'explorer les lieux et le sens en même temps. Vraiment, French Kiss n'est pas un roman français traditionnel. Il est plein d'expressions québécoises. L'humour qui s'en dégage ne vient pas de l'histoire mais de la façon dont je me sers de chaque mot.

MD: Et qu'a donné la traduction ?

NB: A mon avis elle était très bonne ! Il n'était pas facile pour la traductrice, Patricia Paxton, d'avancer à l'intérieur de cette écriture, mais elle avait déjà traduit d'autres livres de moi. Plus tard, elle a aussi traduit Baroque d'aube (1995) devenu en anglais Baroque at dawn (1997).

MD: Vous avez ainsi trouvé des difficultés à passer de l'écriture d'expressions québécoises à la traduction en anglais. Mais avez-vous également trouvé cette expérience fructueuse ?

NB: Pour French kiss, certainement. J'ai écrit un ou deux textes en " joual " (NDLR : au Québec, le joual désigne le français populaire canadien dont la phonétique est éloignée du français des classes cultivées et dont le lexique est fortement anglicisé - d'après le Robert), mais je n'avais jamais travaillé sérieusement sur cette langue parce que je ne la trouvais pas appropriée pour ce que je recherchais à travers l'écriture. Ce que je veux dire, c'est que le joual peut être intéressant ; quelqu'un comme l'auteur de théâtre Michel Tremblay l'utilise de façon très touchante, mais je trouve que le joual traduit une sorte d'incapacité linguistique. Il est utile pour faire passer la frustration, la colère, l'émotion extrême mais pas pour exprimer la subtilité. Je reconnais toutefois qu'au théâtre il peut être très efficace car il est complété par le langage corporel.

MD: Et dans Elle serait la première phrase…, avez-vous utilisé du joual ? Quelles sortes de problèmes de traduction avez-vous rencontré ?

NB: C'est intéressant parce que j'ai écrit ce texte pour une lecture dont je savais qu'elle serait donnée en anglais. Le savoir m'a fait écrire certaines phrases directement en anglais. Quand cela arrive, cela crée beaucoup de difficultés parce que j'essaie de sauter des étapes en injectant dans le texte des phrases en anglais, ou bien je m'arrête au milieu d'une idée, essayant de dire quelque chose en français mais désirant déjà également le dire en anglais. Ainsi il m'arrive d'être paralysée au milieu d'une pensée, ne sachant pas où la mener. Oui, il y a une certaine difficulté ici mais je ne sais pas si c'est vraiment fructueux comme expérience. Je devais envoyer des poèmes aux Editions Sun and Moon pour une anthologie et, de nouveau, je savais que ce serait pour une audience anglophone, donc j'ai commencé à écrire en français ; ensuite je me suis dit : oh non, je devrais écrire directement en anglais. Ainsi il y avait constamment des sauts du français à l'anglais, et je me disais, oh non, je dois revenir au français, et pendant que je voyageais d'une langue à l'autre, je m'observais, j'essayais de voir comment je pouvais être plus économe dans l'utilisation des mots français. D'une certaine façon, je réinventais constamment le poème. Comme Goethe l'a si bien dit, on connaît sa propre langue qu'à travers une autre car c'est en comparant qu'on s'interroge sur l'utilisation qu'on fait de chaque mot. Bien sur, quand je me traduis moi-même, je peux tricher parce que c'est mon texte, et ainsi ce qui devrait être une traduction devient une sorte de transcréation, de transformation. Tricher peut alors donner beaucoup de plaisir.

MD: Avez-vous continué à vous auto-traduire ?

NB: Je ne dirais pas qu'il s'agit d'auto-traduction. C'est plus de l'expérimentation. Il y a des moments où j'aime le faire, mais je ne traduirais jamais un de mes romans ou même un livre de poésie, quoique, qui sait, ça pourrait m'arriver un jour. J'ai traduit certains poèmes de Musée de l'os et de l'eau (1999) parce que je voulais être capable de les lire en anglais et je savais que cela prendrait un moment avant qu'ils puissent être traduits. Parmi eux, Le cou de Lee Miller, qui était une photographe, une femme magnifique et la maîtresse de Man Ray. Rachel Levitsky a récemment publié ma traduction de ce poème dans un numéro bilingue de Belladonna.

MD : Lorsque vous travaillez à la fois en anglais et en français, trouvez-vous un certain intérêt dans cette transformation qui intervient entre les langues, comme sur le plan de la narration et les outils narratifs ?

NB : Oui, beaucoup. Si je m'y mettais plus sérieusement j'apprendrais énormément, non seulement sur mon écriture, mais aussi sur le français, sur l'anglais sur la vision du monde que ces deux langues sous-tendent. Pour le moment je ne m'y suis pas encore mise parce que j'ai un projet de roman et des essais à venir et je veux vraiment consacrer mon temps à ces projets et me concentrer sur eux. Mais j'ai toujours derrière ma tête l'envie d'explorer plus avant la traduction. Je dois dire aussi que j'aime travailler avec les traducteurs. J'apprends beaucoup avec eux. Avez-vous lu Installations, mon dernier livre traduit en anglais par Erin Mouré et Robert Majzels ?

MD : Non.

NB : Cette année, j'ai vécu à New York ces six derniers mois et j'ai écrit quelques poèmes en anglais. J'ai aussi lu en anglais et j'ai assisté à des lectures de poésie. Dans ce contexte, écrire en anglais est une expérience très particulière parce que je me demande si je suis vraiment moi-même lorsque j'écris ces poèmes ou si j'imite quelqu'un, une attitude ou une posture. Il y a un poème que j'ai intitulé A blind Chameleon always takes the proper color for camouflage. De façon ironique, je l'ai appelé " long poème " mais en fait il fait seulement une page. Quand on est immergé dans un environnement anglais pendant un long moment, je crois que les mots anglais peuvent m'inspirer, m'éclairer, presque autant que les mots français. Quand cela arrive, cela signifie que l'énergie que je trouve à lire en anglais peut se transformer en un désir d'écrire dans cette langue.

MD : Quand vous avez fait cette lecture à l'église Saint Marc, j'ai lu certaines traductions de votre travail et vous avez lu vos propres traductions. J'étais extrêmement intriguée car il est si rare que les gens trouvent un intérêt à croiser deux langages de façon créative, qu'ils aient la capacité et l'assurance nécessaire pour le faire. Ensuite je vous ai entendue à CUNY (City University of New York) parler de l'auto-traduction.

NB : Peut être que l'auto-traduction est une chose naturelle pour un Québécois. C'est ce qu'on fait quand on traduit notre différence par rapport aux Français de France. Nous passons constamment du français au québécois et vice-versa ; et ce mouvement crée de nouveaux espaces où la langue française peut se renouveler. Je suppose que ce genre de renouvellement arrive également en ce qui concerne le français, l'anglais, l'espagnol ou le portugais au niveau de régions, de pays ou de continents entiers. Le fait d'être isolé de l'Europe…

MD : physiquement …

NB: ... nous a fait parler différemment, bouger différemment, nous considérer différemment par rapport aux autres.

MD: Je suis allée à Québec l'été dernier et la présence physique de la province m'a littéralement soufflée. La ville de Québec est seulement une mince zone, alors que tout autour, à peine une heure après être sorti de la ville…

NB: Oui, exactement. Quand on regarde la carte du Québec et du Canada on voit que c'est juste une fine bande qui est habitée. Au-dessus de nous c'est le Grand Nord et le froid qui va avec. Mais nous refusons de devenir des Nordiques. Nous continuons à regarder vers le Sud, là où il fait chaud. Dans la littérature québécoise c'est incroyable ce que nous avons pu fantasmer sur l'espace au sud de notre frontière, en particulier la Californie et la Floride. La traversée du continent, comme dans le livre On the road du franco-américain Jack Kerouac est également un thème important. Par exemple, il y a un roman intitulé Volkswagen Blues de Jacques Poulin. Le narrateur va de San Francisco, à travers les Etats-Unis, en quête de l'Amérique du Nord française qu'on devine encore sous les noms de Detroit, Cadillac, Lafayette, Terre Haute, Des Moines. Un jour, un poète québécois m'a dit que si nous voulions avoir un pays à nous, nous devrions regarder vers le Nord parce que ce pays ne fait pas partie du Sud mais appartient tout entier au Nord. Le Sud est à quelqu'un d'autre.
Je me souviens la première fois où je suis allée dans le Nord. La toundra donne une impression étrange, même si ce n'est pas loin, ça ressemble au bout du monde. C'est une sensation très bizarre. On a l'impression qu'au-delà de cette ville il n'existe plus rien d'autre que la toundra et la forêt. C'est très impressionnant…

La toundra. Le désert. L'horizon. Cela nous amène à mon livre Le Désert mauve et à la traduction. Je vais juste vous en parler un peu. La première partie, d'à peu près trente pages, se passe dans le désert de l'Arizona, la narratrice est une adolescente. La seconde partie parle d'une traductrice qui trouve ce livre et dit : j'aime ce livre et j'aimerais le traduire. Mais pour cela elle veut se familiariser avec les personnages. Elle leur donne un visage, elle imagine des dialogues entre eux, elle reconstruit le sens de l'aube, du désert, de la lumière. Ensuite, elle est prête à traduire. Pour moi, c'est comme lorsque je me traduis moi même du français à l'anglais. C'est la même histoire, écrite avec des mots différents et parfois avec des fautes parce qu'elle fait des fautes, comme tout traducteur, en surinvestissant certains passages, ou en allant trop vite sur d'autres - ce que nous faisons tous quand nous lisons un livre que le texte nous parle de façon intense. Le Désert mauve est entièrement consacré à ma fascination pour la traduction qui a débuté quand j'ai travaillé avec mes traducteurs. Dans la copie que je leur donnais, je leur indiquais combien certains mots étaient soulignés de rose, de bleu ou de jaune. Le simple fait de savoir que des choses se passent dans une langue, qui ne se passent pas de la même manière, voire n'existent pas dans une autre me fascine. Par exemple, au Vietnam quand la pluie tombe, elle tombe de tant de façons différentes qu'ils ont 15 mots pour exprimer le mot " pluie ", de la même façon que les Inuits dans le Nord ont énormément de mots pour qualifier la couleur et la qualité de la neige ou de la glace, parce que pour eux c'est une question de vie ou de mort.

Dans Le Désert mauve, le traducteur fictif fait des fautes pour qu'ainsi je puisse procéder à quelques changements. Quand j'ai écrit la première partie, j'étais l'auteur, mais vraiment quand j'ai écrit la troisième partie j'ai vraiment eu l'impression d'être une traductrice. Je me sentais responsable. Je pouvais faire des fautes, mais j'avais quand même une responsabilité vis à vis du texte. J'avais l'impression que je travaillais, pas que je créais, et même si je créais, ça ressemblait à un travail. Je me disais : " tu dois continuer. Si tu abandonnes, je ne te parlerai plus jamais. " Je devais vraiment me motiver parce la création engendre une grande excitation, mais pour la traduction je devais adopter une attitude différente.

MD: C'est le genre d'expérience dont on sait qu'elle est fructueuse, mais ce n'est pas immédiat.

NB: Tout à fait. Vous savez, entre les Canadiens et les Québécois, la traduction a été très importante pour les femmes écrivains, pour les traducteurs et les éditeurs parce que nous avions besoin de remettre en cause le côté patriarcal du langage. Le langage nous a colonisé, et nous avons ressenti le besoin de l'étudier avec soin pour trouver des moyens de le réinvestir avec notre propre subjectivité. Barbara Godard, qui a traduit quatre de mes livres, a joué un rôle important à travers ses traductions mais aussi avec ses textes théoriques sur la traduction et le féminisme.

MD: Etre traduit - avoir quelqu'un d'autre qui vous traduit, vous rend très vulnérable, en particulier à cause de la question du genre.

NB: Bien sûr. C'est pourquoi c'est aussi un sujet beaucoup discuté par les féministes.

MD: Votre travail a-t-il déjà été traduit par un homme ?

NB: Oui, mon premier livre de poésie traduit, Mécanique jongleuse (Daydreams Mechanics), a été traduit en 1980 par Larry Shouldice. Ces années-là, je n'étais pas aussi familière avec l'anglais que je le suis aujourd'hui. A cette époque je ne pouvais pas vraiment évaluer la qualité de la traduction mais je pense qu'elle était bonne. Larry faisait déjà partie des meilleurs traducteurs, de plus il était intéressé par ce que j'écrivais, ce qui veut dire qu'il était lui-même intéressé, non seulement par la poésie mais aussi par le langage.