Christophe Tarkos
Ma Langue est Poetique: Selected Work

Caroline Crumpacker


Christophe Tarkos : Ma Langue est Poétique—Selected Work (Roof Books, 2000, $12.95) est un recueil de textes du prolixe Christophe Tarkos édité par Stacy Doris et Chet Wiener. Il contient des traductions réalisées par les éditeurs ou encore par Geneva Chao, Norma Cole, Erin Moure, Jonathan Skinner et Fiona Templeton ainsi qu'une entrevue de Bertrand Verdier. Ainsi que le dit Chet Wiener dans son intelligente introduction, l'œuvre de Tarkos comprend au moins 25 livres tous publiés depuis 1995. Cet ensemble substantiel de textes est incroyablement varié et a une force croissante qui fait de Tarkos l'un des poètes les plus importants de notre époque. L'étendue de son œuvre de poète, d'éditeur (il a collaboré à des magasines français tels que Poezi Proleter et Quaderno avec des poètes comme Philippe Beck) ou de performer (il donne des lectures en France et en Europe) est extraordinaire-notamment en France, où toutes proportions gardées, il y a moins de revues de poésie et de lectures qu'ici. Néanmoins, il se dit " lent, d'une grande lenteur " et " invalide, en invalidité " .

Pour Christian Prigent cependant, il est " froidement maïeutique, dadaïste farfelu et moqueur, héritier lunaire de Fluxus (et) disciple ironiquement allégé de Gertrude Stein " . Avec sa sélection d'œuvres performatives et improvisées, ou érudites, précises et largement référentielles, ce livre nous donne à lire le Tarkos que Prigent présente bien plus que celui que Tarkos décrit. Les références, le style et les techniques varient grandement d'un texte à l'autre, mais le brio de Tarkos, son attachement à pousser le poème jusqu'à son être le plus profond, son désir de vérité est toujours perceptible.

Le choix de textes, la discussion du travail de Tarkos dans l'introduction, reflètent une variété d'expérimentations sur le style et la technique. Au nombre de celles-ci, des exemples de poésie sonore (notamment dans ses travaux les plus anciens), et ce qu'il appelle la " poésie prolétaire " (en gros, une poétique qui rejette les modèles bourgeois de signification ou de plaisir). Le plus souvent, pour décortiquer le langage il utilise un procédé de répétition et de variation qu'il emprunte à Stein. Ainsi dans Signe =: " Il n'y a pas de mots. Les mots de veulent rien dire. Les mots n'ont pas de sens. Il n'y a pas de mots parce qu'il y a un sens, le sens a vidé les mots de toute signification, les a vidés complètement, il ne reste rien aux mots ce sont des sacs vides vidés qui ont été vidés, le sens à pris tout le sens, il n'a rien laissé pour les mots, coquilles vides, le sens se débat tout seul, il n'y a nul besoin de mots, le sens veut tout, veut tout prendre, s'essaye, il ne se rattache à rien, les mots ne se rattachent à rien… " Bien qu'utilisant toujours la répétition, Tarkos est toujours dans la performance avec ses trois voix et son narrateur : " voix 2:/ elle abrite la douleur/ la douleur envahit l'espace/l'espace au centre… ". Et il explore les éléments concrets de la poésie et l'espace de la page dans des textes tels que Farine.

L'étendue du livre rend l'introduction et l'entrevue de Verdier essentiels, tout particulièrement pour ceux qui n'auraient jamais lu du Tarkos auparavant (il n'a jamais été vraiment traduit). Le contexte que Wiener fournit aux sélections de textes, son prudent et intelligent balisage du terrain, et la présentation de Tarkos par lui-même dans l'entrevue de Verdier, rendent le livre à même d'amener un lecteur à Tarkos mais également au discours vivant de la poésie contemporaine (tout particulièrement en France). Par exemple, Tarkos fait part de sa conviction, une évidence en poésie, que la vérité se trouve souvent dans le pouvoir électrique et physique du langage, dans la " pâte-mot " (la pâte qui peut être travaillée et retravaillée sans arrêt), et il joue constamment avec la pâte-mot dans son travail. Ceci peut donner à sa poésie ce que Verdier décrit comme " une certaine impression de distanciation. Ca fonctionne, ca fonctionne et peut-être que ça ne s'arrêtera jamais à moins que ça s'arrête de fonctionner, ou peut-être que cela deviendra simplement de l'ironie ". Tarkos répond qu'il n'est pas ironique, que son travail est plus sensible que cela (c'est aussi ce que je pense). Il affirme que " tout se passe dans mon esprit à un niveau qui n'est ni technique, ni linguistique ". Wiener suggère que " la langue poétique de Tarkos se saisit de l'énergie de la langage, produisant des mots et les faisant fonctionner objectivement, subjectivement ou de manière référentielle ou encore comme la 'vérité' dans le mouvement de la production. "

Outre l'éclaircissement sur le travail de Tarkos qu'il fournit, le livre fait également naître, comme tout bon livre de traduction, une réflexion sur le processus de traduction. Il est fascinant de voir des écrivains aussi divers que Norma Cole, Fiona Templeton et Stacy Doris interpréter Tarkos. Chaque poète trouve quelque chose de différent pour son travail, et chaque traduction révèle quelque chose de leur pratique personnelle. Norma Cole fait ressortir la précision théorique de Tarkos dans Farine alors que Stacy Doris travaille sur les expressions libidinales de Hurt. Les traductions de Donne et de Caisses par Wiener semblent être les exemples les plus flagrants de l'utilisation que Tarkos fait de la " pâte-mot ", avec sa dislocation et ses répétitions. Enfin, la traduction de Pupe par Jonathan Skinner nous donne un exemple des expérimentations de Tarkos dans la " poésie prolétaire " et ce que Wiener appelle " une technique de composition qui ressemble à de la musique minimaliste ". Que de tels poètes et penseurs soient attirés par Tarkos et que chacun trouve fasse cause commune autour de son travail, est un hommage fait à son influence, à la pertinence de sa poésie et de son engagement politique ainsi qu'à l'étendue de son travail. Doris et Wiener sont attachés à son travail, et le livre est aussi touchant parce qu'il nous révèle cet attachement tout en étant intellectuellement et poétiquement fascinant.