Cette entrevue a été réalisée par courriel au cours du printemps 2002

Bio : Jennifer Dick est née dans le Minnesota. Elle a étudié la littérature anglaise et la littérature russe en traduction avec Joseph Brodsky à Mount Holyoke College, MA. Elle étudie actuellement dans le département de Littérature Générale et Comparée à Paris III. Son DEA porte sur les influences de Mallarmé et Duchamp sur la poésie "expérimentale" actuelle aux Etats-Unis. Elle est lectrice à l'université d'Orléans. Elle enseigne également dans un atelier d'écriture à WICE où elle est co-éditrice en chef de la revue littéraire Upstairs at Duroc. Elle écrit de la poésie, traduit de temps à autre ou est relectrice (par example, cette année, elle a relu quelques traductions en anglais des romans de la romancière canadienne Nancy Huston) et depuis peu elle réalise des collages.


Vincent Broqua : l'une des raisons pour lesquelles nous faisons cet entretien est que vous êtes exceptionnellement active sur la scène poétique parisienne, et plus précisément avec votre newsletter de poésie diffusée par courriel. Pourriez-vous préciser de quoi il s'agit?

Jennifer Dick : L'idée d'une newsletter de poésie était tout d'abord pour moi un moyen de savoir ce qui se passait à Paris. En tant qu'écrivain anglophone, je pense qu'il est important de ne pas perdre de vue ce qui se fait aux États-Unis, aussi j'aime me rendre à des lectures quand j'en ai le temps. Il y a quelques années, quand il semblait y avoir une recrudescence de lectures d'auteurs de passage à Paris, je n'entendais parler de ces événements qu'après qu'ils s'étaient produits. La newsletter fut un moyen de faire en sorte de ne plus rater les événements auxquels je voulais assister. Depuis, elle a pris de l'ampleur, et j'essaie d'ajouter les lectures en français, ainsi que du théâtre, etc.

VB : Avez-vous pensé à d'autres médiums que le courriel?

JD : Evidemment, je serais ravie que quelqu'un la répercute sur un site internet, cela faciliterait les choses. Mais j'attends encore des offres dans ce sens. La liste est mise en ligne à New York par Ernie Hilbert sur NowCulture et eVerse, mais elle n'est sur aucun site consacré à Paris. Quant à la distribution d'une version papier, ce serait extraordinaire que quelqu'un veuille imprimer la liste, faire les travaux d'édition et de distribution. Je n'en ai pas le temps en ce moment.

VB : A combien de personnes envoyez vous votre liste? Comment avez-vous constitué ou comment constituez-vous votre liste? Glanez-vous des noms au hasard ou avez-vous une méthode plus systématique? Comment les lecteurs de cet entretien intéressés par votre liste peuvent-ils vous contacter?

JD : Ma liste compte près de 600 personnes. J'ai commencé avec quelques noms et la liste s'est augmentée au fur et à mesure des demandes, par l'entremise de la revue Upstairs at Duroc et du site WICE, mais aussi grâce au mailing et aux sites de Upstairs et NowPoetry eVerse ou encore par l'intermédiaire de la publicité de Stephanie à Moving Parts et de la revue internet 3am magazine .

Je rassemble les noms à mesure que je rencontre les gens. En retour, je rencontre de plus en plus de personnes aux événements, dont les noms m'avaient été envoyés par courriel ou donnés par des amis, qui me disent avoir reçu ma newsletter. Si quelqu'un veut s'inscrire ou se désinscrire, je leur demande de m'adresser un courriel à l'adresse suivante : fragment78@aol.com et je les ajoute à la liste.

VB : Nous n'avons pas beaucoup parlé de ce que vous promouvez dans votre newsletter. Comment recueillez-vous vos informations?

JD : Je reçois mes informations des gens et des librairies qui m'envoient des programmes, de mes amis, de cartons d'invitation, ou de librairies dans lesquelles je vais – quelques fois j'arrache littéralement des annonces dans les librairies. Je prends plus rarement des choses des sites, je préfère qu'on m'envoie les détails des évènements.

VB : Pourriez-vous définir votre ligne éditoriale, si vous en avez une. Comment choisissez-vous ce que vous annoncez dans votre liste?

JD : Je n'ai pas de ligne – je me fais l'écho de lectures à Paris et dans ses environs et plus particulièrement les lectures anglophones et francophones, mais j'ai aussi inclus un peu de théâtre anglais récemment, des annonces pour des cours d'écriture, ainsi que les références d'une ou deux expositions par mois. A la fin, je fais un petit texte sur une revue que j'aime ou je fais la promotion d'une revue que des amis publient ou qui paraît à Paris. Je tente de faire en sorte que les annonces soient courtes, puisque les listes tendent à être toujours plus longues à chaque fois.

VB : Je parlais tout à l'heure de 'la scène poétique parisienne'. Pensez-vous qu'une telle expression soit juste. En d'autres termes, y a-t-il une communauté poétique, si on entend par là un groupe défini par un espace, un temps et une identité partagés, avec le danger de se retrouver prisonnier de ce cercle.

JD : A l'image de Paris, la scène poétique est plurielle : on pourrait parler des scènes poétiques françaises, celles qui accueillent la poésie bilingue (et les différentes langues qui y sont représentées), et enfin les scènes poétiques anglophones. Sans parler des scènes théâtrales et celles des cours d'écriture. A l'intérieur de ces catégories, il y a des gens qui sont uniquement intéressés par un type d'écriture, par des auteurs reconnus ou qui recherchent des auteurs totalement inconnus. Certains fréquentent assidûment (tous les mois ou même toutes les semaines) les événements d'amateurs pour voir ce qui se fait de nouveau. Cette forme d'engagement est intéressante et constitue un genre de "scène". Kilometer Zero a connu un vrai succès cette année en programmant chaque dimanche soir des évènements où se mélangeaient les médiums, les auteurs et des artistes, de la musique, des micros libres. De même Double Change propose une très sérieuse série de jeunes artistes comme d'artistes confirmés de langue française et anglaise – une scène dans un esprit totalement différent qui a réussi à présenter des écrivains et traducteurs variés. Je me suis également beaucoup impliquée dans l'organisation de lectures à la Red Wheelbarrow, Wice et Le Rideau Rouge l'an passé pour Upstairs at Duroc. Nous avons un public captif sur lequel on peut compter à chaque lecture. Ils se retrouvent par ailleurs dans les cafés pour partager leurs textes, on les retrouve à aller de bar en bar, ils organisent également des fêtes un peu folles, aventurent quelques nouveaux vers entre deux gorgées de bière ou bien discutent de la valeur de telle ou telle pratique poétique. Ils s'encouragent les uns les autres à lire ou à envoyer un poème à une revue. Encore une fois, on pourrait dire qu'il s'agit d'une "scène". Je pense que pour les écrivains étrangers inconnus ici, cette 'scène' est peut-être simplement un surplus social de ce dont ils ont besoin – des idées de nouvelles revues à consulter aux USA ou au Canada – que quelqu'un qui s'y serait rendu auraient rapportées –, un nouvel éditeur à explorer, un nouveau concours ou un nouveau poète à lire.

Un écrivain peut se perdre dans un pays étranger, aussi soit vous décidez d'écrire dans la langue de ce pays, comme Nancy Huston, Cioran, Todorov, Kundera, Nabokov, ou vous faites des efforts insensés pour vous souvenir de ce que votre langue peut faire, vous tentez de garder cela vivant en lisant de nouveaux textes, en allant aux lectures, de sorte que votre travail ne devienne pas répétitif et daté.

VB : Abordons maintenant des questions un peu plus larges. Il me paraît intéressant d'avoir votre avis sur la poésie française contemporaine. Vous êtes vous-même poète et traduisez de la poésie française contemporaine. Vous êtes impliquée dans le champ de la poésie contemporaine américaine. Paul Auster citant la phrase suivante d'Octavio Paz "la tradition française et la tradition anglaise actuellement sont deux pôles opposés. La poésie française est plus radicale, plus totale", dit "et en même temps, ce qui suit ne fait pas un doute : si l'intérêt des poètes britanniques et américains pour la poésie française a été constant dans les cent dernières années, l'enthousiasme a toujours été tempéré par une sorte de prudence, voire d'une hostilité envers les pratiques littéraires et intellectuelles de France". Ces paroles datent de 1982. Quelle est pour vous la situation des poésies contemporaines française et américaine?

JD : Il est amusant que vous utilisiez ces citations d'Auster, qui si je ne me trompe viennent de cette anthologie de poésie française traduite par des écrivains américains chez Random House. Il y a quelques années, j'ai utilisé ces citations pour une demande de bourse, et je croyais sincèrement ce qu'elles disaient, mais depuis mon second séjour en France (ces trois dernières années, presque quatre) mon opinion a changé.

Premièrement, Auster et Paz ont écrit cela à une époque où la poésie et la poétique d'avant-garde du début du siècle étonnaient encore beaucoup d'américains, mais maintenant les choses ont changé. A la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, les américains, notamment les intellectuels, artistes et écrivains américains – de même que les artistes et écrivains du monde – se rendaient à Paris. Paris était la capitale du monde. On s'y pressait pour les expositions universelles, pour découvrir la nouvelle peinture, la nouvelle poésie de Baudelaire, puis, ensuite, pour voir les nouveaux tableaux iconoclastes des cubistes, et découvrir Duchamp – il fut une icône aux Etats-Unis bien avant de s'y rendre. Tout à Paris semblait plus radical, plus pur, et peut-être y avait-il plus de liberté dans la façon de se mouvoir sur la page, sans être contraint par le puritanisme (je ne fait pas référence aux sujets, mais aux rythmes des prières puritaines mais aussi à la façon de voir le corps et de le traiter dans la manière qu'à la voix de se mouvoir) qui contraignait la poésie américaine. Aux Etats-Unis on était tout occupé à fonder ce qui allait donner les tendances actuelles de la poésie – les fondateurs étaient Dickinson et Whitman, qui étrangement allaient donner naissance à une progéniture diverse – d'un côté, la fragmentation, c'est à dire la poésie et la prose qui luttait contre elle-même et luttait avec et dans le rythme, ouvrant la voie à Stein (via Picasso). D'un autre côté, les influences sur les Beats, l'Ecole de New York, le Projective Verse de Olson. Dans le même temps en France Mallarmé avait déjà écrit Un coup de dés....qui était étonnamment en avance sur son temps, anticipant le futurisme, plus précisément le futurisme russe, le dadaïsme, la poésie L=A=N=G=U=A=G=E, ainsi que les travaux plus récents qui, comme ceux de Cole Swensen, sont pulvérisés sur la page, souvent guidés par une série de règles sonores et polyphoniques. Néanmoins, il me semble en regardant la dernière partie du siècle que les français ont troqué leur écrits de qualité contre la théorie – qui produisit de grands esprits et de grands livres par Derrida, Blanchot, Bataille, Barthes, Foucault, Cixous, Irigaray, etc.– et peut-être que la France a donné lieu aux procédés radicaux du roman – Queneau, Perec par exemple. A l'inverse, aux Etats-Unis, les poésies prolifèrent, et un grand nombre de poètes sont actuellement engagés dans un processus d'incorporation ou de réponse à la critique poétique française et produisent une poésie très radicale. Les poètes dont les noms me viennent à l'esprit sont Brenda Hillman, Cole Swensen, Cha, Laura Mullen, Kathleen Fraser, Laura Moriarty, Michael Palmer, Alice Notley, Lyn Hejinian, Charles Bernstein, ainsi qu'Erin Mouré et Steve McCaffery (tous deux canadiens). Un grand nombre de ces écrivains ont traduit des poètes français et n'ont de cesse de porter une attention particulière à la façon dont la poésie s'est développée et continue à le faire en France. Il y a également un nombre incalculable de jeunes auteurs prometteurs : Josie Foo, Sawako Nakasu, Christopher Arigo, Michelle Noteboom, George Vance, Dan Rhiele, etc. Des revues littéraires sortent des campus, d'institutions et autres fondations privées telles que Chain, How2, The Germ, Shiny, Murmur, Mantis, Crowd, Conjunctions, Slope, Facture, Factorial Press! ou Volt. J'ai l'impression que chaque mois on m'annonce la naissance d'une nouvelle revue de qualité. Bien entendu, il y a les revues installées un peu ennuyeuses qui publient la même poésie depuis 50 à 100 ans, et souvent ces revues ont plus de publicité parce qu'elles sont plus accessibles, mais la radicalité underground n'est pas longue à remonter à la surface pour signifier sa présence.

J'ai lu que plus de 2000 nouveaux poètes ont publié plus de 5 livres de poésie aux Etats-Unis, et le chiffre s'accroît chaque année malgré la Kmartisation du monde, et les gens se pressent aux lectures, qui sont souvent payantes à New York. Je ne pense pas que telle soit la situation en France. A Paris, le nombre de lectures pour de nouveaux recueils de poésie est très restreint – on ne se presse pas dans des salles avec des places à 20 euros pour entendre les nouveaux recueils d'André Velter ou de Christophe Tarkos. De la même façon, selon Eveline Pinto, 100 ans après la mort de Poe, New York est devenu le centre du monde artistique. Il est certain que la plupart des artistes de gros calibre pensent que c'est un vrai aboutissement et plus tard une nécessité d'avoir un gros événement dans une galerie de qualité à NYC. Il veulent se produire là parce que c'est là qu'ils vendent leur travail. Ici, les artistes me disent souvent que s'ils peuvent s'offrir un dîner avec le fruit de leur vente, c'est déjà considérable – les gens ne vont pas dans les galeries parisiennes pour acheter de l'art, elles sont trop conventionnelles ou trop tendance, et personne ne sait que faire pour y remédier. (Bien sûr, cette situation se transforme avec l'aide d'une plus grande mobilité aérienne et les nouvelles technologies, aussi peut-être que bientôt il n'y aura plus de capitale de l'art).

Cela étant dit, la poésie française fait encore physiquement quelque chose sur la page – comme on peut le voir dans le travail de nombreux poètes comme celui d'André du Bouchet, Jean-Louis Giovannoni, Claude Royet-Journoud, Anne-Marie Albiach.

Je ne veux pas trop critiquer les français, mais je pense que la poésie ici stagne un peu. Une grande partie de la poésie ne cesse de reprendre les mêmes procédés poétiques depuis les années cinquante, et l'utilisation 'nouvelle' et soi-disant 'radicale' ou intéressante du langage dans la poésie anaphorique de Christophe Tarkos par exemple a été faite des dizaines de fois depuis les années 70 (entre autres par Olivier Cadiot, Stéphane Rosière, Jean-Luc Parant, Philippe Beck, Yannick Liron, Christian Prigent, Jean-Patrice Courtois, Michel Bulteau) et peut-être que ces poètes découvrent ce procédé seuls et n'ont pas une grande connaissance du travail des autres. Il est courant qu'un poète ne connaisse pas beaucoup d'autres poètes en dehors de son petit cercle. Les éditeurs sont en effet presque comme des fondateurs d'écoles ici. Cela rend difficile la découverte d'auteurs puisqu'on doit connaître leur maison d'édition. Bien sûr, ce sont des généralisations, mais une bonne partie des livres de poésie publiés à grand tirage en France sont ceux d'auteurs que l'on lit depuis les années 50 (pour avoir une bonne idée de cela on pourra ouvrir l’édition de poésie récente du vingtième siècle chez Gallimard Poche, et voir qu'elle ne contient pas un poète âgé de moins de 50 ans! Sans parler de l'absence absolue de poètes femmes) alors qu'aux Etats-Unis, la plupart de ceux qui rapportent des prix pour des premiers livres de poésie sont dans leur vingtaine ou ont tout juste trente ans.

Cela dit, il y a certainement une renaissance de la jeune poésie ici, je rencontre de plus en plus de jeunes, pas encore publiés à grande échelle ou qui n'ont publié qu'un premier livre, dont le travail est intéressant. Ce que j'ai voulu dire de manière assez longue est qu'il y a eu selon moi une exploration exceptionnellement forte du possible en poésie aux Etats-Unis dans ces vingt dernières années et cette exploration me frappe comme étant plus radicale que la poésie contemporaine que j'ai pu lire ici.

VB : Une phrase de Poésie, etcetera : ménage de Jacques Roubaud semble particulièrement adaptée à ce dont nous parlons et particulièrement dans la situation actuelle : "si X est un pays, que veut dire "la poésie de X"?" Comment comparer les poésies française et américaine? autrement dit, qu'est-ce que l'une peut apporter à l'autre et vice-versa?

JD : Question difficile. Pour moi, la poésie française contemporaine peut apporter à la poésie américaine une plus forte exploration des espaces philosophiques et abstraits loin de la quotidienneté. Ici, je pense à Royet-Journoud, du Bouchet, et même Jean-Louis Giovannoni et Raphaële George.

Quand je lis un grand nombre de poètes ici, je vois également comme un poing qui appuie sur le langage et le presse jusqu'à la dernière goutte. Cette pression insistante et patiente est ce qui manque à beaucoup de travaux américains. C'est aussi parce que les textes que je vois ici ne sont pas des poèmes courts accompagnés d'un titre mais de longs poèmes ou même des fragments déployés sur tout un livre. On voit cela aux Etats-Unis dans les textes de Laynie Brown, Michael Palmer, et notamment chez Myung Mi Kim, Thalia Field. Mais il y a en France un grand nombre de textes qui se donnent l'espace et le temps pour dire les sens multiples sur la page et nous américains nous avons tendance à être trop impatients pour cela – allant au contraire à rebours vers le poème sound-bite, le texte de quelques lignes qu'on peut inscrire sur les pages de son carnet.

Qu'est-ce que les américains peuvent apporter aux français? Je n'y ai jamais vraiment pensé et je ne me pense pas encore prête pour répondre à cette question. Peut-être qu'au niveau le plus évident, les américains peuvent contribuer à se sentir plus libre d'être vif et incisif, de prendre des risques sur la page autres que seulement esthétiques, d'être plus brouillon sur la page blanche et même de chercher des voix multiples par d'autres biais que l'anaphore. Je pense aussi qu'ils peuvent amener à inclure un peu plus les objets qui nous entourent, l'électronique, la politique, les informations, et amener la poésie française à assembler ces choses – comme dans les textes surréalistes américains, ceux de Sharon Mesmer par exemple (ou Tate, Simic etc dans une certaine mesure) – ou, dans un autre genre, comme ce que nous voyons chez Stein. Il y a beaucoup de travaux trans-genre publiés aux Etats-Unis, des 'romans' où la prose se mêle à la poésie, ou encore des collages, poussant le calligramme un peu plus loin, ne représentant pas une figure avec des mots, mais plutôt feuilletant l'abstrait, mêlant superpositions et entrecroisements. Ce type de travail, exploré notamment par Susan Howe, Joanna Drucker ou Lisa Jarnot pourrait bien avoir beaucoup à apprendre aux français.

VB : Comme je l'ai dit plus haut, vous traduisez de la poésie. Cette question est pour une revue comme la nôtre d'un intérêt capital. Qui avez-vous traduit et comment choisissez vous ces auteurs?

JD : J'ai commencé par la traduction de ce qui semblait être un livre facile – Pas japonais de Jean-Louis Giovannoni. J'ai l'impression d'en avoir fait des milliers de versions différentes. J'ai décidé de traduire ce recueil pour une connaissance qui ne savait pas le français. Plus tard, j'ai trouvé des raisons plus rationnelles : son mélange du procédé proche des haïku à l'espace philosophique occidental, et sa réponse aux imagistes. Le choix du deuxième recueil s'est aussi fait pour des questions d'émotion, c'était Les nuits échangées de Raphaëlle George. Sa poésie m'a touché et j'ai voulu tenter de trouver un équivalent anglais à la densité de son langage. A part ces deux poètes là, j'ai traduit un poème de temps à autres pour le partager avec une personne qui ne sait pas le français, je le prenais comme un défi (je me suis aperçue qu’il m'est impossible de rendre justice à Du Bellay par exemple).

VB : publiez-vous vos traductions? et où?

JD : Non, du moins je n'ai jamais persévéré. J'aimerais soumettre mon travail et votre question m'y pousse un peu plus en tous les cas! On m'a invité à lire ces traductions au congrès de traduction organisé par le Steven's Institute.

VB : Vous vous impliquez également dans ce qu'on appelle creative writing. Ce sujet est une pomme de discorde dans les universités françaises : les programmes d'écriture se sont développés dans les universités américaines alors que la France semble rechigner à cette idée. Voyez-vous des raisons qui pourraient expliquer cela? Si mes informations sont exactes, vous étudiez à Paris 3, pensez-vous que la création de tels programmes soit possible en France?

JD : Je pense que même aux Etats-Unis c'est une question qui fait encore débat. J'ai choisi de faire un MFA, et je suis heureuse d'avoir fait ce choix parce que cela m'a donné du temps pour écrire. Les écrivains avec qui j'étudiais étaient tous très différents et les moments passés auprès d'eux ont élargi mes horizons. J'étais forcée de lire beaucoup pour comprendre quels étaient les fondements de leur travail, pour commenter ces textes de la façon la plus juste, et dire à leur auteur les choses dont je pensais qu’elles pouvaient les aider à persévérer. Cependant, je suis quelquefois en colère, peut-être illégitimement, quand j'entends parler de certains programmes d'écriture où on ne fait qu'écrire sans étudier la littérature et le langage comme je l'ai fait. Je pense que l'hostilité envers ces programmes tient à plusieurs choses : premièrement, l'idée selon laquelle on pourrait enseigner l'écriture comme on apprend la mathématique est aberrant à la fois pour les adeptes et les contempteurs de ces programmes. Deuxièmement, on critique souvent beaucoup ces programmes parce qu'on pense que les auteurs se clonent, et peut-être cela a une part de vérité pour certains écrivains – c'est quelque chose auquel il faut être très attentif quand on choisit un programme. Troisièmement, ces programmes vont à l'encontre de l'idée du "grand écrivain", divin ou inspiré, cet personne 'différente' des gens normaux. Je pense que cette idée est encore très vivace ici en France et peut-être est-ce là l'un des plus grands freins, la conception selon laquelle chacun doit remplir un rôle particulier ou avoir un métier pour lequel on est naturellement fait. Aux Etats-Unis, il est très courant de suivre un programme d'écriture puis de laisser l'écriture, de changer de monde, et cela va contre l'idée qu'on est appelé par l'écriture. Quatrièmement, le système universitaire français donne un sens renouvelé au mot 'rigidité'. Etant donné que la façon dont l'enseignement est dispensé et dont on réagit dans les classes est radicalement différente ici, je ne pense pas que ce système soit adapté à la façon dont un atelier d'écriture marche.

Je n'imagine pas un séminaire d'écriture dans le programme des études à Paris III, mais cela pousserait peut-être les étudiants à penser un peu plus par eux-mêmes et à lire différemment. Quand je faisais mon MFA, par exemple, nous suivions également des cours avec les étudiants de littérature, et les séminaires étaient difficiles pour ces étudiants parce que nous lisions beaucoup plus, nous avions une connaissance plus profonde du fonctionnement du langage sur la page, nous lisions les textes plus en détail (et très souvent nous ne lisions pas les critiques, ou plus tard), aussi nous avions un sens plus aigu du texte lui-même. Nous lisions aussi des textes publiés à l'époque de l'auteur que nous étudions et qui auraient pu l'influencer, ainsi que la correspondance ou les essais des écrivains étudiés. Donc, peut-être que si les universités arrivaient à intéresser les étudiants à des ateliers d'écriture, cela pourrait les amener à plus de lecture et à s'investir personnellement dans ces lectures, qui sait?

Comme je l'ai dit, j'enseigne dans deux ateliers à Wice, et j'ai également deux ateliers pour lycéens dans les programmes étrangers d'été d'Oxbridge. Je ne me dis pas à chaque fois : cette personne sera le prochain grand écrivain. Je ne le pense jamais en vérité. Je regarde ce qu'ils font, je leur transmets le savoir de lectrice et le sens de la lecture que je possède pour les aider à aller plus loin dans ce domaine. A la manière d'un peintre dans une classe des beaux-arts, je leur donne également des exercices pour travailler certaines techniques ou en affûter d'autres, de sorte qu'il peuvent réagir à cela de manière personnelle. Souvent certaines personnes tentent d'écrire quelque chose et cela signifie qu'au bout du compte ils n'écriront peut-être pas un livre mais qu'ils liront avec plus d'attention.

VB : Les différences culturelles mises à part, et peut-être un problème d'argent, je pense qu'on se méprend sur ce que peut être un programme d'écriture. Pouvez-vous décrire un peu plus ce que vous faites.

JD : cela dépend du programme. Je pense avoir répondu à la question de l'atelier plus haut, on critique, suggère des lectures ou des changements, quelquefois on parle du travail de l'écrivain tout en faisant comme s'il n'était pas présent parmi nous. Mon MFA comprenait également des études littéraires, pour nous préparer à enseigner le modernisme et post-modernisme américains. Cela nous évite de passer des années à écrire une thèse, en revanche, nous écrivons des poèmes et nous travaillons à les recueillir – ce qui prend beaucoup de temps – et ce qui prépare à enseigner, et à gagner notre vie dans ce monde réel et économique.

 

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