Marie Borel

Trompe-Loup (éd., Le bleu du ciel, Bordeaux, 2003)

 

Un jour un jour il s'attendait lui-même il se disait Guillaume il est temps que tu viennes


 

 

 

 

 

Soit un narrateur archiviste qui découvre dans un carton d'archives jamais consultées un étrange document. L'archiviste idéal, l'historien pur. Les intellectuels qui feignent d'avoir été à l'école ne sont pas superstitieux et les non-intellectuels qui sont allés à l'école sont encombrés de manies, cela fait un équilibre. Il disait qu'une ville est le miroir d'une autre qu'elle se réfléchit en elle par les rues et par les ponts, par les points cardinaux, la rivière le fleuve répétant le fleuve la rivière et ses rives ses rives. Elle est dans ses murs. Chaque ville ainsi est toutes les villes, tous les chemins y mènent. La ville fantôme est un champ de ruines mais la ville la nuit se lève et se relève, érige dans la nuit ses tours ses ponts ses murailles et son peuple. Il dit que l'air suppose la terre. Il dit que le feu est pour brûler, l'eau pour noyer, l'air est pour la chute, la terre pour l'ensevelissement et écrire une conduite qui sert à durer dans les jours.

Ou alors il faut prendre la mer.


 

 

 

 

 

 

L'image selon laquelle écrire serait marcher par opposition à lire ou écouter le récit du voyage ne vaut guère. Il y a voyage, du moins déplacement, le problème tient à l'échelle. D'amples moyens de transport sont essentiels à de vastes surfaces. Beaucoup de pluie laisse le sol mouillé.


 

 

 

 

 

Ils sont sur un bateau. En supposant que tout le monde se ressemble, leurs amis ne sont pas si singuliers. Que mon sort est amer ah sans amour s'en aller sur la mer. (La phrase, elle est très intelligente, prononcée à deux reprises ne doit pas nous abuser).

Moi je chantais ? Une mélodie charmante mais de bien méchants vers, dit le marquis. Sans aller sur la mer nous marchions ensemble rue de Babylone soudain ce fut une rue de Moscou. La question est de savoir comment d'un seul voyage qu'un seul fit, donner à un autre qu'il l'ait fait sien.


 

 

 

 

 

 

Il a fait la connaissance de ces gens l'été dernier sur un trois-mâts, ça ne court pas les flots. L'un était marquis, ça ne court pas les rues, plusieurs étaient anglais un italien.

Persisterait-il à se taire ? J'ai bien persisté moi.

On remarquait bien que je ne l'avoue pas encore des signes d'ennui. Le prince ne s'ennuyait pas parce qu'il avait un terrible passe-temps : il assistait au lent naufrage de la caravelle. Ses inconstances à bord eurent une influence telle que je les traduis encore. Peu importe où quand quoi, il faut un peu de latitude pour changer de vitesse. L'eau et la terre font ensemble un corps rond. L'horizon décrit une limite commune. J'ai une marge décisionnelle indépendante de toute autorité.

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous partîmes le vendredi trois à huit heures. Nous allâmes vers le sud jusqu'au coucher du soleil sous un vent vif.

 

 


 

 

 

 

 

Ils naviguèrent au sud-ouest quart sud. De jour de nuit ils poursuivirent leur route. Le gouvernail de la caravelle sauta. Ils le réparèrent. Les pilotes des caravelles eurent des opinions qui n'étaient pas d'accord sur l'endroit où l'on se trouvait mais l'amiral s'approcha au plus près de la vérité. Des montagnes de l'île ils virent sortir un grand feu. Les hommes en furent stupéfiés. L'amiral leur fit comprendre la cause et les raisons d'un semblable feu le comparant à beaucoup d'autres montagnes où se voit pareille chose. Après avoir passé cette île il arriva à la grande île. Ils donnèrent une voilure ronde à la caravelle qui en avait une latine. Il (l'amiral) partit ce jour-là au matin du port et prit le cap de son voyage.

 

 


 

 

 

 

 

 

Il (c'est moi) se réveille tôt et lit dans son lit. C'est un exemple d'homonymie louche, ici exemple de rien. Comment croire la personne la moins douée du monde pour le calembour, c'est vrai, qui pourtant lit dans son lit depuis toujours. Vrai aussi que lisant dans son lit chaque jour que dieu fait, dio lazzarone, il n'a pas eu l'occasion de se le dire. Je lis dans mon lit, il ne se le dit pas. En de rares époques de sa vie, il s'est retrouvé en train d'écrire un livre. Nous n'en parlons pas. Beaucoup plus nombreuses ont été les époques où il se contentait de prendre des notes en vue de livres qu'il n'écrivait pas (donc oui décidément c'est bien moi les jours où je ne conserve ni très longtemps ni très pieusement mes notes).

 

 

 


 

 

 

 

 

 

Le calme dura tout le vendredi et le samedi jusqu'à trois heures. À trois heures de la nuit le vent de nord-est se leva et l'amiral prit sa route vers l'ouest. Ils perdirent complètement de vue la terre. Craignant de ne pas la revoir avant longtemps beaucoup soupiraient et pleuraient.

L'amiral les réconforta afin qu'ils perdissent la peur qu'ils avaient d'un si long chemin.

 

 


 

 

 

 

 

 

Quand de longs mois passent sans rien on attend le pire. Des poètes sans repos continuent de faire croire que la prose est repos. Mêmes rythmes, mêmes préceptes, excès d'inversions, entêtement concessif, cascades de parenthèses, insistance de mots rares. J'étais pour ma part dépourvu de style. J'ai quelques manies mais communes. Je ne comptais pas pour autant au nombre de ceux à qui une phrase isolément prise peut à coup sûr se voir attribuée. Il n'était pas exclu que cela pût tenir à la pratique du pastiche dont avec le temps le rôle s'est à tel point réduit que tout énoncé convoque déjà bien trop d'auteurs pour qu'un seul s'y laisse reconnaître. Il y a beaucoup d'auteurs à cette époque. C'est la profusion qui précède la fin.