Entretien avec Emmanuel Hocquard et Juliette Valéry, réalisé par email en janvier 2003.


 

Olivier Brossard : Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la poésie américaine et quel rôle a-t-elle joué pour vous ? Qu'avez-vous trouvé dans la lecture des poètes américains ?

Emmanuel Hocquard : J'ai commencé à m'intéresser à la poésie américaine en même temps qu'à la poésie française contemporaine, avant même de fonder, avec Raquel Levy, Orange Export Ltd. Au travers de traductions (livres, revues, anthologies existantes) puis grâce à des rencontres, Claude Royet-Journoud notamment, qui connaît remarquablement la question. Il m'est très vite apparu que certains poètes américains et certains poètes français pouvaient avoir des affaires en commun.

Juliette Valéry : J'ai commencé à m'intéresser à la poésie américaine en même temps qu'à la poésie française contemporaine en découvrant les anthologies Orange Export Ltd. 1969-1986 (Flammarion, 1986) et 49+1 nouveaux poètes américains en 1991.

À partir de 1975, Orange Export Ltd., dont vous (Emmanuel Hocquard) avez été le co-fondateur, rassemble un certain nombre d'écrivains français. Vous serait-il possible de nous parler des liens de ce groupe avec la poésie américaine ? De ce que ce groupe a fait pour la poésie américaine ?

E.H. Orange Export Ltd . n'était pas un groupe, mais une petite maison d'édition. Certains des écrivains qui y étaient publiés avaient en effet des liens avec la poésie américaine et en traduisaient : Claude Royet-Journoud (George Oppen), Anne-Marie Albiach (Louis Zukofsky, Keith Waldrop), Joseph Guglielmi (Jack Spicer), Jacques Roubaud (Charles Reznikoff, Gertrude Stein), Denis Roche (Ezra Pound, Charles Olson), Jean Daive (Robert Creeley), etc. Dès le début, Orange Export Ltd. s'est intéressée à la poésie américaine et a publié quelques livres de poètes américains en anglais (Rosmarie Waldrop, Keith Waldrop, Cid Corman, Christopher Middleton, Paul Auster, Larry Eigner.)

Comment Un Bureau sur l'Atlantique est-il né ? D'où en vient le nom, quelles en sont les objectifs et les activités ?

E.H. L'Association Un bureau sur l'Atlantique a été fondée en 1989. Mais en réalité, les activités de ce Bureau remontent au début des années quatre-vingts, avec la première anthologie ( 21+1 ) et les neuf premiers séminaires de traduction collective de poètes américains à Royaumont. Le nom vient d'Olivier Cadiot. Un jour, de passage à New York où je résidais, il m'a dit : " Cette ville est ton bureau sur l'Atlantique. " Les objectifs : faire connaître en France, avec un minimum de décalage dans le temps, certaines écritures d'aujourd'hui aux Etats-Unis. Les activités : invitations de poètes américains en France, organisation de rencontres internationales, séminaires de traductions collectives avec des poètes français, lectures publiques, publications des traductions en livres et en revues.

Est-ce que le " public " et les poètes français ont des choses à apprendre de la poésie américaine ?

J.V. En tout cas, il y a un intérêt certain, comme l'atteste le nombre des adhérents au Bureau , dont beaucoup nous écrivent régulièrement pour nous faire part de leur enthousiasme.

Parleriez-vous d'un dialogue aujourd'hui entre poésie française et poésie américaine ? Ou choisiriez-vous un autre terme ?

Pour le Bureau , la question ne s'est jamais posée dans ces termes. Contrairement aux idées reçues, les Américains se sont toujours plus intéressés à la poésie française que l'inverse (ainsi qu'en témoigne, par exemple, l'anthologie de Paul Auster publiée par Random House en 1982). Un des objectifs du Bureau a été précisément d'amener des poètes français à traduire des poètes américains, et pas du tout de mettre en place un système d'échanges. Celui-ci s'instaure de toute façon.

À quelle " tradition " poétique américaine vous intéressez-vous plus particulièrement ?

Nous ne nous intéressons à aucune tradition, mais à certaines écritures issues de mouvements très divers (Objectivistes, Black Mountain, École de New York, Language.), voire des cas isolés : les Waldrop, Bernadette Mayer, Joan Retallack. et la toute jeune génération.

Vous, Emmanuel Hocquard, avez dirigé pendant quatorze ans (de 1977 à 1991) la programmation des lectures de poésie à l'A.R.C., au Musée d'art moderne de la ville de Paris. Quel était le principe de ces lectures ? Quelle importance ont-elles eu pour vous et pour ceux qui s'intéressent à la poésie américaine contemporaine ?

E.H. Le principe était de faire lire les écrivains eux-mêmes. Les seules exceptions ont été certaines lectures de traductions. C'était alors le traducteur qui lisait. Par exemple Jacques Roubaud a lu sa traduction de Testimony de Reznikoff. Chaque fois que l'occasion s'est présentée, j'ai invité des poètes américains, presque tous encore inconnus du public français, à lire à l'A.R.C. J'ai souvent remarqué que la voix de l'auteur peut être un bon accès à des textes parfois "difficiles".

Je me souviens d'une intervention que vous aviez faite tous les deux à l'université de Columbia en 2000 au sujet de la traduction de poésie américaine en français. Je me souviens tout particulièrement que vous refusiez l'idée de publier une traduction avec le texte original en vis-à-vis. Pourquoi ? En quels termes concevez-vous la pratique de la traduction ?

Pour nous, un poème traduit en français est un poème en français, c'est-à-dire qu'il doit se tenir tout seul, sans les béquilles du texte "d'origine" en regard. Dès lors, la publication du poème américain en vis-à-vis n'a pas lieu d'être. Nous concevons la traduction comme une pratique d'écriture à part entière, si bien que c'est au traducteur d'assumer pleinement son texte en français.

Quelle part les traductions collectives à la Fondation Royaumont ont-elles prise dans les activités d'Un bureau sur l'Atlantique et dans les publications de Format Américain ?

En ce qui concerne les séminaires de traduction collective, qui sont des opérations lourdes se déroulant sur plusieurs jours, sans une structure d'accueil comme la Fondation Royaumont, jamais le Bureau ne pourrait, tout seul, les organiser régulièrement. Le rôle de la Fondation a donc été tout à fait déterminant. Cela dit, des séminaires ont également été accueillis ailleurs, au Centre international de poésie Marseille notamment (Peter Gizzi, Ray DiPalma, Joan Retallack), en collaboration avec l'École des Beaux-Arts de Bordeaux (Rosmarie Waldrop, Julie Kalendek, Bill Luoma, Jena Osman) ou celle de Tarbes (Joe Brainard). Chaque séminaire de traduction donne lieu à la publication d'un livre. Ça a d'abord été dans la collection Les cahiers de Royaumont , puis dans la collection Un bureau sur l'Atlantique aux éditions CRÉAPHIS, ainsi qu'aux éditions Farrago et Spectres Familiers. Avec l'arrêt de la collection chez CRÉAPHIS, c'est Format Américain qui prend le relais de la plupart des publications issues des séminaires (Rod Smith, Lisa Lubasch.)

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur Format Américain et la façon dont la collection s'articule aux activités du Bureau ? Quelles sont les lignes directrices de vos activités éditoriales ? Avez-vous été influencés par certains éditeurs américains de poésie ? Je pense notamment aux petits livres de Format Américain qui ressemblent à ce que l'on appelle des chapbooks aux États-Unis. Comment distribuez-vous vos titres ? Comment peut-on se les procurer ?

J.V. J'ai créé la collection Format Américain en 1993, sur une idée d'Emmanuel Hocquard, et je la dirige depuis. Le but demeure de rendre compte, par la publication de traductions de livres brefs, d'une certaine actualité d'écriture et de publication aux États-Unis, d'une façon à la fois plus légère et plus rapide que ne le permet l'édition traditionnelle. La collection publie de plus en plus d'auteurs de la jeune génération (Lisa Jarnot, Juliana Spahr.) mais reste également ouverte à des textes plus anciens que nous jugeons importants ( Expériences de Bernadette Mayer, Un langage de New York de George Oppen.). Oui, la forme des chapbooks m'a influencée, ainsi que les modes de circulation inventés par les poètes depuis la mimeo revolution , et qui se perpétuent aujourd'hui, au moyen de la photocopie et d'Internet. Avec bientôt quarante titres parus , Format Américain constitue une forme d'anthologie " en cours ". Les titres sont distribués par séries de dix et envoyés par la poste, en plusieurs livraisons, aux adhérents du Bureau en échange d'une cotisation-abonnement bisannuelle. Pour tout renseignement, écrire à Format Américain , 37 rue Sainte-Colombe, 33000 Bordeaux, ou <LeGam@enfrance.com>.

Il y a aussi la collection Le " Gam ", série d'essais qui propose des réflexions sur la traduction. Pourquoi avoir choisi un titre tiré de Moby Dick de Melville pour baptiser cette série ?

J.V. La série Le " Gam " est une sorte de bonus "théorique" de la collection. Le titre est celui du chapitre LIII de Moby Dick . Melville décrit un gam  : un protocole de rencontre entre les capitaines et les seconds lorsque deux baleiniers croisent leurs routes. C'est aussi l'occasion de distribuer aux marins le courrier des familles restées à terre, à Nantucket. Mais la vraie raison de mon choix est qu'il est prétexte à de très jolis culs-de-lampe tirés de l'édition américaine de Moby Dick illustrée par Rockwell Kent. Ou :

 

" Grand Contested Election for the Presidency of the United States

 

" whaling voyage by one ishmael

 

" BLOODY BATTLE IN AFFGHANISTAN "

( M.D. , Chapter I )

 

Avec Claude Royet-Journoud, vous, Emmanuel Hocquard, avez réalisé deux anthologies de poésie américaine : 21+1 poètes américains d'aujourd'hui (Delta, 1986) et 49+1 nouveaux poètes américains (Un bureau sur l'Atlantique / Royaumont, 1991). Quels étaient les critères et les principes éditoriaux de ces deux anthologies, quelles étaient les tendances poétiques représentées ? Quelles " contributions " à la littérature française ou à la littérature américaine, pour reprendre les termes de la préface de 49+1 nouveaux poètes américains, ces deux anthologies ont-elles apportées ?

E.H. Au début des années quatre-vingts, de rares traductions en revues mises à part, les dernières nouvelles qui parvenaient en France de la poésie américaine remontaient aux années cinquante. Il y avait donc trente ans de décalage. Au cours d'un long séjour aux États-Unis, en 1981, il m'a paru nécessaire de faire quelque chose pour combler ce retard. J'ai convaincu Claude Richard de publier une anthologie aux éditions Delta, qu'il dirigeait à l'université de Montpellier. Claude Royet-Journoud a été, dès le départ, associé au projet. Le premier critère a été de choisir des poètes de notre génération, alors totalement inconnus en France. Ce sont moins des considérations de "tendances poétiques" que d'affinités électives qui nous ont guidés. À aucun moment il n'a été question de proposer un panorama représentatif de la diversité américaine. Pour différentes raisons, la publication de cette anthologie n'a eu lieu qu'en 1986. Or, durant les cinq années qui ont séparé notre sélection de la publication, d'autres écrivains ont surgi. Il nous est donc apparu nécessaire de donner une suite à cette première anthologie, d'où 49+1 nouveaux poètes américains en 1991. D'une certaine façon, on peut dire que Juliette Valéry, avec Format Américain , poursuit ce travail anthologique. L'expression "contribution à la littérature américaine" vient de Stephen Rodefer. Ce qui est certain, c'est que le regroupement par deux poètes français, dans une même anthologie, de poètes américains appartenant à des courants hétérogènes a fait apparaître des connexions jusque-là inimaginables aux États-Unis.

Keith Waldrop aime à dire qu'il traduit parce qu'il ne lit pas le français et qu'il veut pouvoir comprendre la poésie française. ce qui est évidemment une boutade car il comprend très bien le français. Mais cela en dit long sur sa conception de la traduction et sur sa lecture de la poésie française. Quand vous, Emmanuel Hocquard, dites que " [votre] vrai plaisir est de [.] lire la poésie américaine en français ", votre conception ne se rapproche-t-elle pas de la sienne ?

E.H. Oui. À cette différence près que, comme Georges Hugnet, je ne sais pas l'anglais. Je peux dire - et ce n'est pas une boutade - que j'ai fondé Un bureau sur l'Atlantique pour avoir accès en français à la poésie américaine.

J.V. Je dirais même plus : pour apprendre à la lire.

Sur quelle distance tablez-vous entre poésie française et poésie américaine ? Vous, Emmanuel Hocquard, citez Lewis Carroll dans le chapitre intitulé « Taches blanches » de votre dernier livre, ma haie (P.O.L, 2001) et vous reproduisez la carte de l'océan, blanche sur fond blanc. Quelle cartographie, quelles cartes nous proposez-vous de la poésie américaine et des liens ou distances avec la poésie française ?

E.H. Pour la distance : 6000 km à vol d'oiseau pour la côte est et le double pour la côte ouest. Dans Taches blanches ( Le " Gam " n° 2), je proposais la cartographie suivante : non pas rapprocher ou faire communiquer deux langues, deux continents, deux littératures, mais au contraire créer de la distance, fonder un no man's land , gagner du terrain. Je vois ce Bureau flotter sur l'Atlantique comme une plate-forme offshore.

J.V. Pour les liens : plutôt en termes de liens hypertexte. Tu cliques et ça s'ouvre.

Cet entretien a d'abord paru dans le numéro 97 de la revue Poésie 2003.