Tom Devaney

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« Plus que la mémoire de ses milieux » : petit attroupement de jeunes poètes américains.
 

          In a long line of long lines
          I turn the page of Rimbaud's Illuminations
          and read two stanzas in French before realizing
          I'm reading French and I don't read French.

          -- Tom Devaney, « Mr. Glinting as Seen off the Atlantic Seabord ».

 

          En 1929, le critique littéraire et traducteur René Taupin publie L'Influence du symbolisme français sur la poésie américaine (1910-1920) , livre qui n'a été traduit en anglais que bien plus tard, en 1985. René Taupin y met en évidence la richesse des correspondances entre littérature française et américaine et « soulign[e] la chance qu'avaient les poètes américains de posséder un idiome qui ne s'était pas encore stabilisé en langue littéraire.» (1)

          Presque trente ans après la publication du livre de Taupin, Harold Rosenberg, connu pour ses écrits sur l'art et sur la littérature, cite le critique français dans son ouvrage essentiel, The Tradition of the New ( Horizon Press , 1959). Le livre est aujourd'hui épuisé. Rosenberg écrit :

 

La renaissance de la poésie américaine, à l'époque de la première guerre mondiale, et vers les années vingt, procéda d'une prise de conscience de cette chance, et la conscience française joua là un rôle essentiel. Les poètes qui parlaient le mieux l'américain - Williams, Cummings, Stein, Pound, Moore, Eliot, Stevens - s'étaient tous francisés avec enthousiasme. Ils avaient appris de Paris ce que c'était que de trouver un mot libre de réminiscences poétiques, ou même seulement qui s'en dégage par un coin. Whitman à lui seul n'avait pu le leur faire comprendre. Il leur avait fallu le voir à travers le reflet français. (2)

 

          Il est vrai que ces quelques phrases de Rosenberg furent écrites à la fin des années cinquante en partie contre la tradition littéraire dominante en poésie américaine à l'époque, qui plongeait ses racines en Angleterre davantage qu'en France. Au moment où Rosenberg tenait ces propos, les poètes John Ashbery, Frank O'Hara, Barbara Guest et Kenneth Koch étaient en train de tirer diverses leçons de leur lecture des écrivains français pour les faire passer dans leur langue, inventant ainsi une veine nouvelle et riche de la poésie américaine.

          Mais ce n'était pourtant pas la première fois que cela arrivait. A partir de la Première Guerre mondiale, les liens entre l'art et la littérature en France et aux États-unis n'ont fait que se renforcer, que l'on pense à l'héritage durable des symbolistes, au New York Amory Show ou bien aux Surréalistes, au séjour de Gertrude Stein à Paris, ou bien à la présence de Breton à New York.

          Ajoutons en passant que René Taupin, encore peu connu aux États-unis, était non seulement un fin connaisseur du modernisme américain, mais entretenait en outre des relations avec des poètes américains comme Wallace Stevens et Louis Zukofsky. Ces relations ont été l'un des fondements des correspondances et interactions entre la poésie américaine et la poésie française, dans l'esprit d'une tradition littéraire qui se poursuit aujourd'hui chez certains poètes américains, tout du moins chez ceux qui me semblent être les plus intéressants de leur génération.

          Les liens entre la littérature française et les poètes américains dont je vais parler ici - Peter Gizzi, Hoa Nguyen, Eleni Sikelianos, et Jeff Clark - n'ont de sens que d'un point de vue précis. Ce lien ne tient pas à un choix de style particulier. Il n'aurait aucun intérêt si l'on ne montrait pas que cette « conscience française » que peuvent avoir ces poètes selon Rosenberg n'est qu'un moyen parmi tous ceux qu'ils emploient pour renouveler la poésie.

          Il y aurait beaucoup de façons de décrire les ouvres des poètes que je viens de citer. Le signe distinctif qu'ils/elles partagent est ce sens profond de la musique, ce que l'on pourrait appeler un lyrisme un peu abrupt. La musique qui leur est propre joue le rôle d'un vecteur où signification, plaisir, tension et secrets voyagent tous ensemble ou ne voyagent pas du tout. Signification et musique sont mêlés l'un à l'autre dans la forme sonore de chaque poème.

          On voit cela dans le poème de Hoa Nguyen « Tu as ton ancien transparaître » où elle écrit : « râlant gastro kick / on vérole les plaines » ou bien dans le poème de Jeff Clark, « Mémos et Camés » :

                                                                                                              Cantiques coulants
          Came-matines
                              Came-laudes
                                                  Antiennes mono
                                                                                          Versets pour le psautier
          d'une âme hystérique.

 

          On retrouve le même souci dans poème de Peter Gizzi, « Moderne pique-nique » : « Trajectoire même page même fable. Une fenêtre. / Le jeune architecte rêve. Une main un visage un sentiment. // C'était un bruit qu'il avait entendu ». (3)

          Cet intérêt constant pour la musicalité, pour le « bruit qu'il avait entendu » est reflété dans les dimensions plurilingue, physique et spatiale des poèmes cités ici. Dans le poème « Essai : la phrase complète des membres », publié par Mark Salerno dans la revue Arshile , Eleni Sikelianos écrit :

          Une femme fondue
          dans le sol de plusieurs
          femmes et d'un homme reste de
          la vieille guerre qu'ils ont briquée
          à neuf (#3) Le fragment d'ambre du
          il était écrit : Ci // gisent vos morts Les fragments
          incandescents.

 

          Une autre caractéristique commune à ces écrivains est que leurs poèmes redéfinissent la notion de cohérence à la lumière d'une poétique de la disjonction que l'on retrouve chez la plupart des poètes expérimentaux. Plus précisément, ces poètes considèrent la disjonction comme allant de soi et partent de là pour écrire : « Les fragments / incandescents » donnent peut-être lieu et naissance à des agrégats momentanés de cohérence. Dans la strophe suivante du poème d'Eleni Sikelianos, on lit :

          Quand je pense à toi je pensais à toi en vagues // de couleur
          et non grain // Un rêve
          ennemi a forcé le passage
          de (mon) sommeil

          il y avait tant de formes que je / ils n'avaient pas encore isolées
          dans le/du vaste spectacle c.-à-d. la réalité

 

          Le poème d'Eleni Sikelianos, qui s'intitule lui-même « Essai » met en ouvre les « formes que je/ils n'avaient pas encore isolées dans le/ du vaste spectacle c.-à-d. la réalité ». Ce n'est pas un hasard si le poème porte le titre d' « Essai », clin d'oil au verbe essayer, « entreprendre de faire quelque chose », « se risquer à ».

          La cohérence tâtonnante du poème d'Eleni Sikelianos se retrouve aussi dans le texte de Hoa Nguyen, « Funk entre dans la langue anglaise en 1625 », poème qui exacerbe, absorbe et équilibre un ensemble de forces et fragments concurrents. Hoa Nguyen écrit :

          Il est plus facile que vous ne le pensez
          de découper des morceaux et de jongler avec

                              Maintenant voyez ces dinosaures en feu
                                                  ils sont des milliers
          si bien que la Harley fait « teuf, teuf, teuf »

 

          Dans le poème qui a donné son nom au recueil, « Ton ancien transparaître », publié par la maison Subpress en 2002, Hoa Nguyen se lance dans l'exploration d'un continuum historique, multipliant les allées et venues entre fragments et figures du sujet. Hoa Nguyen écrit :

          tu as ton ancien transparaître
          ta façon           Les étoiles maintiennent leur axe
          Orion gîtant comme une potence
          pour ma vie qui craint les morceaux
          de nos mois qui s'élèvent

 

          Un aspect subtil et intrigant de l'écriture de Hoa Nguyen, et que l'on retrouve chez tous les autres poètes cités ici, est l'utilisation trompeuse des aspects de la surface du texte. L'illusion tient à la façon dont ces poètes changent constamment les termes selon lesquels collage, fragmentation et figures du sujet sont mis en jeu au sein des poèmes. Dans le poème « Napoleonette », Jeff Clark écrit ainsi : « Parfois un fantôme entrait dans mon cour et je sentais, et parfois une phrase entrait dans mon esprit et je parlais, avec raison. Mais jamais n'ai-je pu rester un homme assez longtemps pour m'en tenir à lui ».

          Comme Eleni Sikelianos, Jeff Clark s'adonne à des trafics en tout genre, parfois tous les genres à la fois. Dans la poésie de Jeff Clark, on trouve fables, lettres d'amour et dialogues, entre autres. Il arrive que Jeff Clark ne fasse pas de mystères quant aux échos qu'il veut susciter, comme dans son poème « Quelques renseignements sur vingt trois ans d'existence » inspiré par Henri Michaux. En général, Jeff Clark convoque les sens et la mémoire au sein d'un kaléidoscope de sujets artificieux qui n'ont de cesse de chercher à détruire ses autres sujets artificieux. Dans le poème « Mon intérieur » (publié sur www.doublechange.com ), on lit :

          Plein midi en mon intérieur : le cerf rouge
          Sort de mon ravin à mon signal, chèvre à branchies.
          Les ombres de mes Français annihilent mes petits éclate-nuits
          Dans mon cinéma à dos de paupière : arabesques.
          Mes disques préférés sont tous à siffle ou à râle ou à trémolo.
          Ton ombre annihile mes petits éclate-jours.

 

          Une des tensions à l'ouvre dans les poèmes ici cités se retrouve dans une différence quelque peu caricaturale entre la sensibilité américaine et la sensibilité française. Une des limites, à mon sens, de la sensibilité américaine est son peu de patience et sa méfiance à l'égard de l'esthète, ou bien à l'égard de la poésie ou des théories dont on pense qu'elles se complaisent dans leurs complexes élaborations intellectuelles. Heureusement, la considérable influence de penseurs français comme Foucault, Barthes et Derrida, ou suisses comme Saussure, a ouvert un espace théorique aux écrivains et aux artistes américains. Pour les poètes, la limite de la sensibilité américaine peut aussi être un avantage car elle peut servir de point nodal pour la tension créatrice. Peter Gizzi cite le concret comme un moyen d'atteindre l' « extase » quand il dit que « la poésie n'a rien à voir avec l'information ; la poésie c'est la communication de messages sur un mode toujours plus exalté. Nous savons que la distance entre le soleil et la terre est de 93 millions de miles mais nous ne pouvons appréhender une telle étendue d'espace. Le rôle du poème est d'essayer de définir cette étendue. »

          Il y a comme un parfum qui lie cette « conscience française » et la poésie américaine, en constant renouvellement, un parfum dont les effluves se font sentir dans le poème de Peter Gizzi, « Edgar Poe » (publié dans The Germ ). Peter Gizzi écrit :

          C'est ça l'hiver.
          Un endroit où poser sa tête.
          Dormir enfin

          dormir. Bleu sur chair
          dans la lumière de la neige,
          branches gelées au dessus.

          Voici un poème sur le souffle,
          la brique, un bout d'encre
          dans le lointain.

          C'est ça l'hiver
          me manque. La fonte est immobile.
          Une fanfare d'air de pierre.

 

          Le poème est une allégorie de l'influence tant il rassemble diverses représentations d'Edgar Allan Poe : le vrai Poe, européen/américain, le Poe français de Baudelaire, et le Poe relu par les imagistes et les modernistes. Ces trois Poe sont tous absorbés et reconstitués dans le « bout d'encre / dans le lointain » de Peter Gizzi, un Poe lyrique et abrupt.

          Les poètes que j'ai cités sont aussi différents les uns des autres qu'ils peuvent se ressembler. Les poèmes de Peter Gizzi sont une réévaluation et un réinvestissement direct et continu des incommensurables spatiaux et mentaux. Hoa Nguyen utilise quant à elle des phrases qui ont volé en éclats comme si elles n'avaient pourtant pas été désintégrées, les éclats devenant leur nouvelle intégrité. Eleni Sikelianos livre ses permutations scientifiques, ses figures du sujet, son écriture à un mélange constant des genres au sein desquels ils prennent forme. Enfin, les poèmes de Jeff Clark constituent des interfaces fastueuses entre les sens et les strates de la mémoire et témoignent d'une confiance absolue dans un sujet volontaire (à travers plusieurs narrateurs) qui ne peut jamais être lui-même.

          Quelle est l'ampleur de l'influence de la littérature française sur ces poètes ? Bien qu'il soit possible d'isoler certains traits, certaines influences dans l'ouvre de chacun, une telle question ne permet pas d'offrir de réponse aussi intéressante que la lecture des poèmes eux-mêmes. Les poèmes sont des touts supérieurs à la somme des influences, traditions et milieux qui leur sont propres. Le travail de ces poètes témoigne d'un engagement intellectuel réel mais ils prouvent tous que l'intelligence seule n'est pas suffisante. L'utilisation par les poètes du langage comme d'un art animé par une musique intérieure, la forme linguistique solide des poèmes et leur surface textuelle qui s'offre à la lecture témoignent d'une poétique de l'amalgame où limites et possibilités sont inextricablement liées.

          Le titre « Plus que la mémoire de ses milieux » est tiré d'un recueil de poèmes de Jennifer Moxley, Imagination Verses . Jennifer Moxley écrit : « Le poème offre une histoire de et un futur pour l'esprit et revendique le droit ce dernier à une existence qui aille au-delà de la mémoire de ses milieux ».

 

Texte et poèmes traduits par Olivier Brossard.

1. Cité dans Rosenberg, Harold. La Tradition du nouveau . Trad. Anne Marchand. Paris : les éditions de Minuit, 1962. 89.

2. Ibid. 89.

3. Gizzi, Peter. Un a b c de la chevalerie . Trad. collective. Bordeaux : Format Américain, 2001.