Jennifer Moxley

Poèmes traduits par Omar Berrada


Le verrou

 

Est entre son cou en croissant et les jambes écartées du lit
où la passion plisse le dos fragile en un losange
à géométrie ciselée, deux angles complémentaires,
l'un postérieur à peine voilé, poing de l'arrogant
Eros sournois enserrant sa taille jaune,
l'autre terrible « o » dépouillé sans voix,
fantôme dessiné sur ses lèvres blêmissantes,
la parole s'échappant vaine étouffée
par des mètres de plis rouges du plafond au sol
qui à la pensée ne laissent aucun répit.

Verrouillés par les sens exercés, nos souvenirs intimes,
entêtés, sont grenus, jusqu'à ce que la lice insurgée de spleen
que nous tenions encore se lacère, raidis par l'ignorance
mais guère courtois pour l'amour d'un luxe parfait
nous pourrions imprégner la chambre satinée de métaphores sanguines,
nous inventer une impuissance sur le chemin du sensorium,
tout aussi perdus à penser, où larda
la sécrétion légère de son frémissement ? le coup de langue
à travers la surface d'étoffe, couche après couche partant de sa peau ?

La disposition nous stimule strictement,
comme l'oil inaccoutumé devant lumière trop vive
s'injecte, pleure et se clôt, autour de la figure
se coule un cortège de sensations à nous étrangères : déverrouillage suit verrouillage
suit solitude contrite, petit oiseau mort au clair de lune
moqueur, désir convulsé, et puis le triangle de lumière profonde,
suivi de la question, évidente : cela doit-il toujours
finir en ombre, trait, coup de pinceau, etc. Quel genre d'homme
nous laisserait là, résistance hors de portée ?

Le procédé est celui d'un égoïste, scène laissée
aux trois-quarts dans l'ombre de l'imagination,
ici la rotation est sans déplacement, pellicule de beauté tenue
à distance du seuil de conséquence, moment sans suite
duquel le maître se relève sur la pointe des pieds pour former un « x »,
s'étire pour tendre le bras sur le verrou, mais la barre coulissante demeure telle que peinte,
à jamais écartée de sa gâchette, et dans ce fragment d'espace
nos vies deviennent pensée privée d'envol, l'écheveau lumineux
de filaments dorés passant même à travers les plus étroites jointures.

d'après « Le Verrou » de Jean Honoré Fragonard

 

 

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Tronc de l'arbre d'Oreste

 

Avec du flair pour les petits
pouvoirs et leur logique
Je m'assis longtemps jadis
à quelques mètres là-haut
sur la branche de douleur
au point de craquement
du bois lestée
de l'ample vieux amour
que je devais à ma mère, depuis
longtemps morte, et notre père,
mort de même autant
qu'oublié, lui qui laissa
sa sélection usée
de somptueuse absence
à mon intention à l'orée
de ma vie adulte
et donc au futur
Je songeai alors à commencer.

En ce temps-là tu disais
que j'étais lourde de
sentiment, mais que d'autre
pouvais-je être que
d'idées faite, héritière
ainsi d'une dette ancienne ?
depuis ce jour souillé
de sang où je
fus maniée avec douceur,
priée de contenir
mes larmes, car, me dit-on,
l'homme est vieux
déchiré par la guerre, aveugle
hormis ses doigts impotents
cherchant à tâtons
sous une pile de draps
propres une paire inutile
de lunettes de vue, comme
s'il eût été de pure logique
que l'infirmité le révélât
déjà froid. Et elle,
notre mère, persistait
pour sa passion perdue
à n'exiger rien -
que la vengeance - pour quoi
il n'y aura dans ton cour
nul pardon.

Si dans mon feuillage abritée
Je demeure, pâle
et à jamais la même,
murmurant mensonges hébétés
auprès de mon récipient
de dévouement jamais désempli
comment pourrais-tu
le savoir ? et même si
à chaque approche du printemps
tu repousses à nouveau
ton retour et que je songe
à renoncer pour de bon, je sais
que tu ne peux davantage revenir
me trouver vieille dans une obsolète
jeunesse que je n'aurais, depuis que tu
m'as laissée dans cette maison maudite,
pu garder espoir de partir.

 

 

* * * *

 

Harpe éolienne

pour et d'après John Wilkinson

 

Les rubans de rêves se déroulent en masse dispersée
de gravité accablante, souviens-toi lorsque la vie
était encore irrésistible, talents troqués
contre fidélité, avenir somptueux à portée de main, pastorale
absence de capital en vernale ferveur muée ;
« fais quelque chose de ta vie, » un homme par exemple
ou une image à l'archaïque fierté sur une armoire ancienne,
« hisse-toi à la force de ton poignet, » comme l'ont fait ces
fils aînés, partis, bradés, dont les caprices furent bercés
par des pêchés plus graves que le sacrifice, souviens-toi lorsque
tu t'imaginais moins à la merci des contingences,
peu à peu par une preuve littérale tu te vis
remplacé, le temps qu'il fallut pour tisser ces mots a
depuis longtemps disparu, dupé par un travail que quelque
autre rêveur le lisant déroulera, rejoins donc ceux
qui font reculer l'horloge, les petits avantages ne souffriront
aucun sursis de révélation, la peur de l'ignorance est devenue
savoir acquis de la bêtise, le choix
lente extinction de ta faculté à désirer,
et le lieu où tu aimerais retourner irréelle orbite.