Chet Wiener's Devant l'abondance

 

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Un Américain publie son premier recueil de poésie en français
 

Ce livre est paru à Paris en juin 2003 aux éditions P.O.L., une maison d'édition connue pour son élégance discrète et ses auteurs qui aiment inventer des lieux de risque verbal. Mais où se situe Devant l'abondance  ? Pas dans le lieu de la langue maternelle de l'auteur, mais dans un lieu mentalement construit et habité physiquement (l'auteur ayant séjourné en France pendant plus de dix ans) ; un lieu où est revendiqué un sentiment d'appartenance si particulier qu'il ne pourrait être revendiqué autrement. Les poèmes sont répartis en trois sections, « fixement », « grâce aux actions » et « devant ». L'écriture abonde en déplacements de sens, et le lecteur entre dans un chantier où la construction verbale, abstraite et obstinée est sans cesse en mouvement.

Une abondance de constructions idiomatiques, un vocabulaire très élaboré, des tournures formelles et des noms quotidiens ou techniques, tout tourne autour de conjonctions comme 'si', 'que' et 'ou'. L'abondance rhétorique déborde de l'enveloppe de la langue étrangère, véritable corne d'abondance. « On ouvre pour les mots ou les motos. ». Les deux expressions ne se rejoignent pas, mais sont parallèles et partagent un poids verbal équivalent. En effet, à la sortie du livre, lorsque Chet Wiener a lu ses poèmes en public devant la librairie parisienne Michèle Ignazi, les mots ont souvent co-existé avec le bruit de la circulation entre lui et le public. L'importance donnée au monde extérieur lors de la lecture révèle les potentialités, multiples et simultanées, des mots en état de construction, de la diversité étymologique, des chassés-croisés culturels et du hasard. La différence entre « mots » et « motos » tient à une lettre de l'alphabet. Ce genre de glissement se produit souvent dans l'ouvre de Chet Wiener, comme dans « je l'ai revu. / Je l'ai rêvé », et « la rouille / la roue ». Les mécanismes qui opèrent à l'intérieur des poèmes rappellent les titres de « devant », « fixement » et « grâce aux actions », trio de poèmes proches des villanelles et essentiels à la construction du recueil, mais absents de celui-ci dans sa forme actuelle. On peut les voir comme des spectres intégrés au texte porteurs de la multiplicité et du couple contrôle / perte de contrôle dans la composition poétique : ils incarnent l'action, la détermination, la grâce et aussi la fascination devant le fonctionnement de la langue.

Tous les poèmes emploient un vocabulaire qui dans un autre contexte évoquerait un référent particulier, ce qui est remarquable étant donné que la particularité est nécessairement au singulier alors qu'ici les effets de cette particularité sont pluriels. Un glissement latéral se produit en passant d'un mot à l'autre. Mais il y a également accumulation et enrichissement du sens, dans sa pluralité. Syntaxiquement, les vers circulent, glissent, pivotent, s'inversent.

Parfois on peut suivre.
Parfois la suite est un
Revirement - l'éléphant,
L'enfant

Le revirement ne rend pas le sens ou les événements absurdes, mais seulement pluriels dans leur existence parallèle. Ils constituent un mécanisme à plusieurs vitesses interdépendantes qui repose sur un vocabulaire précis détaché de sa fonction. Ce système fonctionne néanmoins parce que tous les référents sont pertinents, il n'est donc pas question de simples jeux de mots. Le recueil dit bien à la fois éléphant et enfant et produit ainsi des effets de sens grâce à la complexité syntaxique.

Le "devant" de Devant l'abondance peut se comprendre de plusieurs façons. Au delà du sens littéral, "abondance" ici renvoie aussi à "parler d'abondance" : improviser. La lecture du titre hésite entre l'impression d'avoir quelque chose en plus (le français en tant que langue supplémentaire) et le besoin d'en savoir plus (le besoin de compenser le fait que ce n'est pas une langue maternelle). Ainsi s'ouvre un champ de possibilités sémantiques où les contraintes sont si nombreuses et exigeantes qu'elle peuvent curieusement devenir libératrices.

Car connaître le sens des mots qui apparaissent est différent de faire l'expérience de leur sens. Cette expérience a une qualité abstraite, comme si un énoncé était un lieu où habiter. Les absurdités sous-jacentes dans les jeux sonores rappellent Beckett - la référence évidente pour un auteur non francophone qui écrit en français - et la spécificité des jeux de mots et des homonymes réside dans leur auto-réflexivité car les mots se composent et se recomposent seuls. Le lecteur a l'impression que les mots viennent occuper les places vides qui sont là et que les jeux de mots, bien que fruits du hasard, sont des rouages essentiels dans le fonctionnement du texte.

L'ouvre est plus ou moins le premier recueil de poésie de Chet Wiener, ce qui souligne l'importance de sa composition non pas en anglais mais en français. Même le chapbook qui l'a précédé, Walk Don't Walk chez Potes & Poets Press, 1999, est d'abord paru en traduction française sous le titre Marchez, ne courez pas (Editions Créaphis et la Fondation Royaumont, traduction collective sous la direction d'Anne Talvaz). L'étranger serait-il bien placé pour s'attaquer aux caractéristiques étranges d'une langue d'adoption ? Chet Wiener choisit son vocabulaire parmi les mots les moins courants du dictionnaire. Une conversation entre l'éditeur de Devant l'abondance et un autre Français tournait autour du mot "verboquet" extrait d'un poème intitulé "Diriger le verboquet". Littéralement, le "verboquet" est un "cordage qui sert à guider et stabiliser un fardeau que l'on hisse". Être francophone ne signifie pas que l'on reconnaîtra le français de ce livre. Les lecteurs francophones, quelle que soit leur langue première, doivent comprendre la nature éminemment formelle du projet et entendre "verb(e) bouquet" comme une composition de verbes autant que comme un travail de construction.

Du point de vue formel, le style du recueil s'inscrit dans le prolongement de Ronsard et Montaigne - ce dernier est d'ailleurs l'objet de la thèse de doctorat de l'auteur - et les glissements rhétoriques et les constructions élégantes sont cousines, bien qu'éloignées, de la poésie de Maurice Scève. Le sens du jeu avec les contraintes et le hasard s'inspire également de l'OuLiPo, le groupe littéraire fondé dans les années soixante et qui se livre aujourd'hui encore à des séances d'humour verbal ingénueux avec des limites arbitraires strictement prédéfinies. On trouve aussi des parentés avec les contemporains du poète en France : Philippe Beck et ses questions rhétoriques, les pauses et les énoncés que l'on peut lire dans son recueil Dernière mode familiale (Flammarion, 2000), ou Pierre Alféri qui fait entendre dans Kub Or (P.O.L., 1994) une dynamique de répétition de constructions verbales qui subsume avec élégance le pouvoir (anti-)esthétique des noms propres et des référents.

Chet Wiener est également photographe : ses clichés d'un immense chantier à l'aéroport Charles de Gaulle, ainsi que d'autres sites à Paris et ailleurs, se composent de matériel de chantier, d'ouvriers et de grues, tous perçus dans leurs moindres détails, et chaque couleur indique une fonction. La série révèle des machines où la même importance est donnée aux innombrables et minuscules détails. Les vues sont prises de haut et représentent un espace bien délimité d'une zone, par exemple le lieu d'arrivée ou de départ de l'aéroport. Devant l'abondance s'ouvre sur un impératif, comme une phrase lancée par quelqu'un sur le départ ou qui arrive : "si c'est ça que tu fais, fais-le". On ne s'attend pas à ce que tu fasses ça, bien-sûr. Mais si c'est ce que tu es en train de faire, pourquoi pas, il y a de l'abandon dans cette abondance : fais-le.